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Bonne retraite, Jocelyne : Comme dans un party de famille

Suzane O'Neill

À la suite du décès de son amie, Jocelyne prend soudain conscience que la vie est trop courte pour la perdre en la gagnant. Elle décide donc de partir à la retraite. Pour annoncer cette nouvelle qui la rend bien nerveuse, elle convoque sa sœur Brigitte et son chum, ses deux frères et l’inévitable belle-sœur, ses filles et son neveu. Tel est l’argument, bien mince, de la nouvelle pièce de Fabien Cloutier.

Suzane O'Neill

Dans un improbable salon aux allures de vivarium, avec palmier en plastique et pitoune en styrofoam (une scénographie de Cooke-Sasseville), ces bibittes vont se griffer, se mordre, se déchirer, avec toute la méchanceté dont on est capable dans les familles. Les vieilles rancœurs remontent à la surface, les jalousies et les basses vengeances s’expriment à mots à peine couverts. Comme dans un party de famille, on sort les jeux de société pour ne pas avouer qu’on s’ennuie, tout le monde a quelque chose à dire mais personne n’écoute, on s’interrompt, on s’envoie des vannes, on raille, on braille, on criaille.

Dans ce théâtre miroir, la projection, voire l’identification, est facile. Bien sûr qu’on les reconnaît, la matante Brigitte et le mononcle Paul. Tous les lieux communs et autres poncifs sont débités sur les sujets du jour, et ça ratisse large, de l’autisme aux dauphins et à la peine d’amour. L’inculture, ou la fast-culture glanée sur Internet, est ici portée à son paroxysme. Les répliques cinglantes viennent chercher le rire, mais, curieusement, on ne rit pas. La cruauté et la bêtise peuvent-elles faire rire sans arrière-pensée coupable ?

Cet éventail d’archétypes frise la caricature dessinée à traits (trop?) épais, depuis le jeune gars gentil mais simplet (Vincent Roy), qui travaille au zoo et se demande de quel côté sont les singes, jusqu’au mononcle un peu largué (Jean-Guy Bouchard) qui mâchouille des banalités chevrotantes à longueur de conversation, ou le chum insignifiant (Éric Leblanc) dont le discours a une bonne longueur de retard sur celui de sa blonde. Heureusement, les personnages féminins sont un peu plus nuancés : Jocelyne (Josée Deschênes), sa sœur Brigitte (Brigitte Poupart) et Jeanne (Sophie Dion), toutes trois parfaites dans leur rôle de Belles-sœurs, bien que leur frustration et leurs espoirs déçus soient… un peu surjoués, peut-être ?

Suzane O'Neill

Mais, comme dans un party de famille, ce n’est pas parce qu’on sourit quelquefois qu’on ne s’ennuie pas, malgré la déferlante logorrhée et, noyés dans le flux, quelques traits d’esprit savoureux. On se demande pourquoi l’auteur a fait le choix de nous raconter ce qu’on sait déjà : l’incommunicabilité, le manque d’écoute, et au final, une solitude résiduelle dont tout le monde se fout, comme celle de la pauvre Jocelyne, laissée devant ses verres à laver et ses rêves trop grands pour elle. On aurait aimé que ça dérape vraiment, au lieu de tenir la même note pendant une heure et quart. Même la révélation fracassante (inévitable dans tout partyde famille qui se respecte) de Jocelyne tombe à plat, siphonnée par le tapage verbeux de ces bestioles agitées du bocal.

La mise en scène de Fabien Cloutier ne recèle pas de grandes trouvailles, se contentant de placer et de déplacer, au milieu d’un décor plutôt encombrant, les neuf comédiennes et comédiens. La direction d’acteur est un peu plus solide, bien que tombant à plusieurs moments dans une facilité regrettable. Un cruel manque de nuances pour des personnages taillés à la serpe, qui gagneraient en crédibilité s’ils étaient traités avec plus de finesse, dans les mots et dans le geste.

Bonne retraite, Jocelyne

Texte et mise en scène de Fabien Cloutier. Scénographie : Cooke-Sasseville. Costumes : Maud Audet. Lumières : Leticia Hamaoui. Musique : Luc Lemay. Avec Jean-Guy Bouchard, Josée Deschênes, Claude Despins, Sophie Dion, Lauren Hartley, Éric Leblanc, Brigitte Poupart, Vincent Roy et Lauriane S. Thibodeau. Une coproduction du Théâtre de La Manufacture, du Théâtre du Trident et du Théâtre français du Centre national des Arts d’Ottawa, présentée au Théâtre la Licorne jusqu’au 17 novembre 2018, du 15 janvier au 9 février 2019 au Théâtre du Trident à Québec, en supplémentaires au Théâtre la Licorne du 4 au 15 juin 2019.

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