Critiques

Souveraines : Place aux reines

Souveraines

Pour son premier texte dramatique, la comédienne Rose-Maïté Erkoreka se penche sur la question du pouvoir féminin. Avec le renouveau du féminisme et la présence à l’avant-plan de plusieurs grandes femmes politiques, on ne peut que saluer la pertinence du sujet. Pendant des siècles – et aujourd’hui encore, hélas ! – être une femme et vouloir gouverner a supposé des stéréotypes à abattre, des sarcasmes à ignorer ainsi que des limites de toutes sortes à dépasser, et avant tout celles que les femmes elles-mêmes s’imposent.

L’auteure, codirectrice artistique du Théâtre de la Banquette arrière, a imaginé une amusante mise en abyme puisqu’elle incarne une comédienne, Maya, qui souhaite faire jouer sa pièce par la troupe de théâtre amateur dont elle fait partie. Or le metteur en scène, Phil, réussit à imposer son idée d’une adaptation des Rois maudits, malgré un vote en faveur de la proposition de Maya. On veut protéger l’ego démesuré de Phil ou le couple qu’il forme avec une des comédiennes, et dont ce vote aura ébranlé les assises… fondées sur la domination masculine. 

SouverainesBruno Guérin

D’abord résignée, Maya se secoue et entreprend de dénoncer l’injustice. La guerre est alors déclarée, et commencent les jeux de couloir, les tractations, les transfuges. Dans cette trame, l’auteure intègre à mi-parcours des extraits de textes sur de grandes reines (Élisabeth 1re, Marie-Antoinette…) et sur l’âpre combat des hommes pour empêcher les femmes régner. Dès le début du spectacle, ce parallèle entre la bataille à petite échelle pour le pouvoir féminin, au sein de la troupe, et celle menée par les femmes politiques est amené par les vidéos montrant les discours de Hillary Clinton, Pauline Marois, Angela Merkel et autres Margaret Thatcher.

Si les extraits vidéo, très courts, ont l’avantage de ne pas nuire au fil dramatique, en revanche le recours aux personnages et aux enjeux historiques alourdit l’ensemble. Lorsque les comédiens se mettent à jouer ces scènes de registre classique, la pièce s’enlise. On peut trouver plus ou moins convaincant, notamment, le rapport qui est établi entre, d’une part, Élisabeth et sa cousine Marie Stuart et, d’autre part, Maya et sa propre cousine traîtresse, membre de la troupe, qui s’est ralliée à Phil. Ces décrochages, trop longs, se substituent à une réflexion plus personnelle sur le pouvoir.

En choisissant le contexte d’une troupe de théâtre, Rose-Maïté Erkoreka avait pourtant sous la main un fertile microcosme, composé d’êtres aux intérêts variés, dont les réactions divergentes devant le conflit qui divise la troupe auraient suffi amplement à nourrir cette réflexion sur le pouvoir des femmes. D’ailleurs, le début annonce le meilleur, avec des échanges qui ne manquent pas de mordant, l’auteure maniant bien un humour teinté de dérision. Grâce à leur complicité, les comédiens de la Banquette arrière parviennent à donner de la vérité à la troupe. Leurs personnages ne sont toutefois pas très consistants, autour de la figure plus étoffée de Maya, à laquelle l’auteure prête la fière stature de celles qui décident de se tenir debout.

Marie-Josée Bastien a donné malgré tout du punch à la mise en scène dans la première moitié du spectacle, et apporté une belle finale, alors que tous entonnent doucement le beau Chant d’un patriote de Félix Leclerc, détourné ici pour évoquer la guerre menée par les femmes contre le pouvoir masculin. On ne peut que partager le souhait ultime formulé par Maya/Rose-Maïté : que les femmes prennent toute la place qui leur revient. Et les trônes qu’elles méritent.

Souveraines

Texte : Rose-Maïté Erkoreka. Mise en scène : Marie-Josée Bastien. Décor et accessoires : Max-Otto Fauteux. Costumes : Marc Senécal. Maquillages : Suzanne Trépanier. Éclairages : André Rioux. Musique originale et conception sonore : Laurier Rajotte. Vidéo : Sophie Bédard Marcotte. Avec Amélie Bonenfant, Sébastien Dodge, Rose-Maïté Erkoreka, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau. Une production du Théâtre de la Banquette arrière, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 8 décembre 2018.

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