Critiques

Lascaux : obscure allégorie

LascauxDenis Baribault

Dans un récit syncopé, entrecoupé de noirs complets, Lascaux raconte comment, après une chute, une femme qui courait pour sa vie se retrouve prisonnière d’une caverne. Sertie d’une aura post-apocalyptique, l’allégorie que propose le théâtre Bouches décousues et Pupulus Mordicus contient de jolis effets, mais peine à maintenir l’intérêt et à faire naître de grandes émotions.

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Courant dans ce qui ressemble à une banlieue dévastée par la guerre, Madeleine tombe au fond d’un trou. Dans sa prison rocheuse, elle désespère et subit un nouveau coup du destin lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle est enceinte. L’arrivée de l’enfant, qu’elle baptisera Lascaux, lui redonne toutefois espoir. Elle s’applique à lui transmettre tout ce dont il aura besoin pour survivre — voire affronter, l’inaccessible monde d’en haut.

L’enfilade de courtes scènes et la noirceur abyssale dans laquelle la salle est constamment plongée nous maintiennent pendant une bonne partie de la représentation dans un état près du sommeil, aliéné. L’ambiance est froide, glauque, fibreuse. Les 70 minutes du spectacle s’écoulent lentement, très lentement.

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Accompagnant et répondant aux soliloques de Madeleine, les chuchotements chevrotants de la vieille tortue Dordogne agissent presque comme une trame sonore. Les sons râpeux s’étirent, sa respiration est difficile. En coulisses, Éva Daigle fait un travail de voix particulièrement travaillé pour incarner cette tortue millénaire, qui observe les êtres humains et qui s’étonne des êtres qui survivent auprès d’elle. Il faut toutefois un long moment pour parvenir à déchiffrer des mots intelligibles et pour voir un peu de sens émerger.

Pendant ce temps Madeleine, Marjorie Vaillancourt, crie et s’inquiète en tenant presque toujours la même note, si bien qu’il est difficile de s’attacher à son personnage, malgré sa situation désespérée. Il ne se passe pas grand-chose ; une pêche à main nue, un feu, une pomme, une crise.

Allusif

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Lorsque l’enfant naît, et grandit, prenant la forme d’une marionnette, le soliloque se transforme en leçon. Madeleine trace des lettres et des dessins sur la roche, fait répéter des mots au bambin. Avec toujours, derrière, le message que les êtres humains sont cruels et qu’ils « ont des épines » et que peut-être, le petit leur « apprendra ».

Bref, c’est très allusif, et on martèle le message sans vraiment le développer. Le texte de Jasmine Dubé contient quelques perles, des manières de jouer avec les mots pour faire naître des images, comme Madeleine qui devient « Maman de laine » et « marguerite » qui devient « Magritte ». C’est joli, mais c’est bien maigre.

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La marionnette de Lascaux, manipulée par Jules Ronfard (qui incarnera lui-même et de manière convaincante le jeune enfant dans le dernier segment de la pièce), a l’apparence hirsute d’un homme de Cro-Magnon. Les bras pendouillent, les pieds traînent et se tordent parfois de manière grotesque. Il faut vraiment se concentrer sur le visage du pantin et sur la voix de Ronfard pour voir le personnage émerger. Lorsqu’il parle à Dordogne, on se dit, voilà, quelque chose va se passer, une relation va se nouer, des secrets vont être révélés. Lorsqu’il s’aventure de plus en plus loin dans les tunnels (d’où il ramène des objets qui lui serviront bien peu), on se dit ; ça y est, on en saura plus sur le monde d’en haut, la guerre, etc. Mais non. Les pistes narratives sont tuées dans l’œuf, pendant qu’on braque une lumière crue et aveuglante sur les spectateurs, un traitement-choc après les affres de la caverne.

Cette caverne, justement, toujours mouvante à cause des ombres de Marcelle Hudon, des lumières de Thomas Godefroid et de la musique de Christophe Papadimitriou, est en elle-même un objet scénographique fascinant à observer. Les tissus organiques, les écailles, les phénomènes météorologiques, les dessins du Paléolithique y font naître un monde riche. On a d’abord l’impression d’être dans un ventre, celui de la tortue ou de la mère, avant d’effectuer un plongeon dans l’Histoire humaine.  Les grottes de Lascaux, une des lignes directrices de cette création, sont au final rapidement évoquées et vivent surtout grâce à quelques images.

Ce premier mariage entre Pupulus Mordicus, qui s’adresse aux adultes, et Bouches décousues, qui a fait sa place avec de nombreux spectacles jeunesse, manque de fantaisies et de péripéties. Et le constat est crève-cœur, vu l’enthousiasme des deux parties pour cette collaboration.

Lascaux

Texte : Jasmine Dubé. Mise en scène et direction artistique : Jasmine Dubé et Pierre Robitaille. Avec Éva Daigle, Jules Ronfard et Marjorie Vaillancourt. Marionnette : Pierre Robitaille. Ombres : Marcelle Hudon. Lumières Thomas Godefroid. Scénographie, costumes et accessoires : Erica Schmitz. Musique et environnement sonore : Christophe Papadimitriou. Une production du Théâtre Bouches décousues et de Pupulus Mordicus présentée au théâtre Périscope du 16 janvier au 2 février 2019. 

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