Critiques

Gratter la pénombre : pulsation organique au plus près du corps

Gratter la pénombreChloé Delorme

Alors qu’il travaillait au Cri des méduses, forme plastique et visuelle puissante portée par neuf interprètes, Alan Lake souhaitait créer une forme plus petite, dans un dispositif et une intimité que ne permettait pas le premier spectacle, comme une réponse ou une autre manière de creuser la même question : à savoir nos mondes intérieurs, nos gouffres. Et si l’on voit bien que le matériau est construit au même chaudron, Gratter la pénombre s’impose comme un geste d’une plus grande maîtrise et beauté visuelle — sans doute dû au fait de l’économie même choisie : construit au plus près du public, dans une relative économie de matériaux et un dispositif qui fonctionnaient parfaitement dans la salle de la maison pour la Danse, avec une jauge de 60 spectateurs. 

Explorer son paysage intérieur 

Gratter la pénombreChloé Delorme

Alan Lake a invité quatre de ses partenaires à venir explorer en solo une plongée dans leurs paysages intérieurs. Pensés comme recherche-création, lors de rencontres régulières entre le chorégraphe et chaque interprète, quatre soli ont pris forme avec l’idée de faire surgir le monstre en soi, d’explorer « son propre grand cri dans le monde » (communiqué de presse). En découlent des propositions construites à même la peau et le corps de l’interprète. La forme du solo permet d’apprécier d’autant plus la particularité de chaque corps, de chaque gestuelle. Précisons que lors de la première, Arielle Warmke St-Pierre venait de se blesser et n’a donc pas pu incarner son solo comme prévu — mais elle était sur le plateau avec une belle intensité. La forme d’ensemble a donc été remaniée en dernière minute, mais la construction en soli s’y prêtait. Bien que basées sur le solo, les présences sur le plateau sont souvent multiples. L’interprète venant de faire son solo reste un temps sur le plateau avant de disparaître ou porte des panneaux ou accessoires. 

Gratter la pénombreChloé Delorme

Au départ, le plateau est nu, un tapis de danse noir bordé de panneaux de contreplaqué et de plexiglas. Un bac en plastique empli d’eau et un corps nu plié dedans, immergé. Noir lumière. Alan Lake, qui signe également la scénographie, trouve ici un réel équilibre entre ses conceptions plastiques, visuelles et sa danse furieusement organique. Les panneaux de bois vont basculer au sol à un moment et être morcelés en neuf surfaces qui vont pouvoir être assemblées, inclinées, éloignées, avec une grande aisance. Ce qui saisit ici est la maîtrise : maîtrise de ces corps virtuoses; maîtrise de l’image scénique, construite à l’aide de panneaux de bois, de surfaces translucides, d’un bac d’eau et de flaques au sol. À cela s’ajoute la puissance des éclairages précis (Bruno Matte), ménageant des gouffres d’ombres et transformant sans cesse l’espace en de très belles bascules. Mais il y a surtout cette pulsation organique qui aurait des affinités avec les univers de Castellucci, de Dumb Type (pour la musique) ou de Jan Fabre (pour la plasticité du plateau et la virtuosité des corps souvent dénudés), une (dé) charge organique et plastique pas si courante au Québec. L’univers sonore d’Antoine Berthiaume contribue à la puissance de ces pénombres explorées : des nappes répétitives qui dessinent des montées irrésistibles. 

Et danser son cri

Gratter la pénombreChloé Delorme

Esther Rousseau-Morin (jogging et camisole) déplie des gestes intenses, presque martiaux. Son monstre est fougueux, là où celui de David Rancourt (en tenue de ville) est plus en suspension, en chutes étonnamment douces et rapides. Arielle Warnke St-Pierre propose quelque chose d’arachnéen, solidement ancré sur des bras-pattes, alors que Fabien Piché (jeans et torse nu) construit à partir de son ventre un colosse rayonnant, qui va littéralement faire exploser la scène, alors qu’il se contorsionne dans des postures saisissantes. Tout·es apparaissent par moment plus ou moins dénudé·es. Les quatre interprètes ont de magnifiques rotations et torsion au sol, dans des sortes de spirales infinies, de plus en plus physiques. Tout·es déploient des reptations surprenantes, ondulations des corps, puissance de traction des bras (notamment quand Fabien Piché tire avec ses jambes les panneaux de bois, sous lesquels il se glisse). Alors que les panneaux inclinés semblent vouloir se rassembler en une grande surface inclinée, Fabien Piché les écarte comme s’il brisait des glaces à la dérive, autour de lui ou comme s’il était un Titan livrant bataille à des plaques tectoniques. Il jaillit des anfractuosités entre les panneaux dans un corps puissant et délié comme jamais. Alors qu’il écarte ces panneaux, ses partenaires reviennent et s’y installent. Il se laisse alors tomber à plusieurs reprises dans le bac d’eau, aspergeant le plateau, créant des flaques, sur lesquelles il va glisser, de plus en plus déchaîné. Jusqu’à ce qu’on vienne lui poser un bloc de glace sur le ventre. On peut distinguer des fleurs pétrifiées dans la glace. Moment de grâce avec ce bloc, que le danseur tient précieusement contre lui, ultime repère dans son monde qui vacille. 

Gratter la pénombre

Chorégraphe : Alan Lake, avec la complicité des interprètes. Lumière : Bruno Matte. Musique : Antoine Berthiaume. Scénographie : Alan Lake (assisté de Véronique Bertrand et Delphine Gagné). Direction des répétitions : Jessica Serli. Distribution : Arielle Warnke St-Pierre, Esther Rousseau-Morin, David Rancourt, Fabien Piché. Maison pour la danse, du 7 au 16 février 2019, dans le cadre de la programmation de La Rotonde.

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