Critiques

Numbers Increase As We Count : Qu’en est-il des femmes?

Number Increase As We CountCedric Laurenty

Elles ont été vendues, forcées à se prostituer. Elles sont veuves de guerre, seules, sans ressource, obligées de nourrir leurs enfants : elles vendent leur corps. Enceintes, déflorées, leurs familles les rejettent ou les tuent. Ces femmes d’Irak, de Turquie et des pays ravagées par la guerre connaissent un sort terrible. 

Les rapports internationaux sont formels. On les trouve par dizaines, peut-être par centaines de milliers dans des bordels, des maisons aux fenêtres noircies, à Badgad et dans beaucoup d’autres villes. On les vend à travers le monde pour les prostituer, sur les lieux de garnisons militaires et de guerre, aux soldats et aux hommes de toutes les nationalités.

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Des photos existent de ces abjections, de ces femmes blessées et mutilées, massacrées. Un père témoigne qu’il a vendu sa fille, soi-disant pour nourrir les autres. Certaines ne sont que des enfants. À peine pubères, elles ont un prix élevé. Comme des bêtes. Des esclaves. On répare aussi leur hymen pour les revendre. Et tout l’Occident, en premier lieu les Nations Unies, complices en passivité et en soutien aux gouvernements religieux, terrifiants, responsables de ces pratiques et mentalités, se tait.

Théâtre engagé

Voilà ce que Ülfet Sevdi a décidé de porter avec courage en performance. Avec deux interprètes, Itir Arditi et Burcu Emeç, d’origine turque comme elle, elle propose au public, avant d’entrer en salle, une première partie où participer : lire, soit en français soit en anglais, un fragment douloureux de protestation ou d’information sur le sort de ces femmes martyres, abandonnées à leur sort.

Quant à moi, j’ai lu : « Une question que je me pose toujours est celle-ci : Quand les hommes meurent ou sont blessés à la guerre, ils atteignent le statut de héros. Mais qu’en est-il des femmes ? »

Cette première partie, inspirée par les idées d’Augusto Boal sur le Théâtre de l’opprimé, au terme de laquelle la touchante Sevdi, en habit simple de son pays, déclare : « Ceci n’est pas une performance, mais une protestation », est percutante.

Number increase as we countCedric Laurenty

Directe en salle, également, l’émotion venue des photos et des preuves, si violentes, qui datent pour la plupart de 2008. Déjà onze ans, et cela n’a de cesse. À ce réquisitoire s’ajoutent deux décisions performatives majeures. La première tient dans le long témoignage d’une féministe consultante de la région, Yanar Mohammed, qui expose très clairement, en anglais surtitré en français, les faits et conséquences pour les femmes de l’intervention militaire américaine en Irak. 

Cofondatrice et présidente de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, la militante Yanar Mohammed, réfugiée au Canada depuis 1993, récipiendaire de plusieurs prix internationaux, est interviewée dans un centre iraquien de réfugiées. Elle livre un commentaire éloquent, accablant pour les États-Unis et les Nations Unies, sur les désordres profonds provoqués dans la région.

Tandis que les trois performeuses installent des vêtements féminins au sol, avant de les endosser, on reste proches de ces femmes, qui énumèrent des pronoms féminins, chuchotant dans leur langue et faisant lien dans la nôtre ; on saisit d’emblée que mendier peut signifier avoir faim, être pauvre, chassé·e de toute possession et privé·e de toit hospitalier. Et que chaque martyr·e compte.

Action

La seconde décision scénique est symbolique, conceptuelle et puissante. Depuis deux ans, ces femmes militantes ont entrepris de compter. Égrener des chiffres lentement : ce geste gratuit de mémoire, désigne le nombre incalculable des victimes, femmes, adolescentes et fillettes, laissées pour compte des droits fondamentaux humains. 

Number increase as we countCedric Laurenty

Dans une troisième partie, on retrouve le hall du MAI, où sont allumés des moniteurs présentant la démarche de mémoire. On y entend des témoignages élargis sur la lutte menée de l’extérieur, pour ces femmes déprises du respect minimal que ne leur donnent ni la communauté internationale, ni les États (religieux et d’extrême-droite), ni leurs familles patriarcales. La cruauté en ce qui concerne les tabous du mariage et les atrocités de la sexualité mâle tire des larmes.

Sevdi est diplômée en théâtre de Turquie, où elle a cofondé et dirigé nü.kolktif (Istanbul, 2009-2014), travaillant sur la manipulation politique de l’information et de la mémoire, et sur la résistance indispensable aux libertés et droits universels. Cette pièce a été soutenue par le programme d’études féministes en théâtre de l’université Concordia. On souhaite aux actrices engagées dans le processus depuis deux ans d’être entendues sur de plus larges scènes.

Numbers Increase As We Count

Chorégraphie de Ülfet Sevdi, produite par Thought Experiment Productions, avec Ülfet Sevdi, Itir Arditi et Burcu Emeç, musique et traduction Nicolas Royer-Artuso, vidéo Tori Morrison, éclairage Michael Tonus. Présenté au MAI, Montréal Arts Interculturels en français, en anglais et en turc jusqu’au 2 mars.

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