Critiques

21 : Match à égalité

21Philippe Latour

Cette histoire d’une rencontre entre une travailleuse sociale et une adolescente est aussi celle du cheminement de deux femmes, à 40 et à 14 ans, plus fragiles qu’elles le montrent, mais aussi plus déterminées à être heureuses qu’elles le croient elles-mêmes. 

Avec cette seconde pièce, la comédienne Rachel Graton fait la preuve qu’elle est aussi une dramaturge douée. Son théâtre se passionne avant tout pour la psychologie des êtres, tel un laboratoire d’observation de leur vulnérabilité et de leur résilience. Après s’être penchée sur un cas d’agression sexuelle dans La Nuit du 4 au 5, elle aborde ici, avec le même doigté, un autre sujet difficile : les enfants placés dans les centres jeunesse.

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Sara, intervenante dans un de ces lieux de réadaptation qu’on associe souvent, à tort ou à raison à des prisons pour jeunes, reçoit un nouveau « sujet » : Zoé, le visage caché sous son « capuchon-bouclier ». Celle qu’elle surnomme le Petit Hoodie est là en « placement volontaire », dans le jargon du métier : après l’avoir surprise à faire le trottoir, son père l’a confiée aux services sociaux pour tenter de stopper le glissement sur une mauvaise pente. Or, on l’apprendra, la mère de Zoé se prostitue, et la jeune fille vit des émotions pêle-mêle face à cette réalité : mépris et colère rivalisent avec la peur et un sentiment d’abandon dévastateur. Quant à la travailleuse sociale, qui lève des hommes dans les bars et prend des cuites pour engourdir son amertume, elle a beau affirmer tenir jalousement à sa liberté, on devine son besoin d’être aimée. On ne révélera pas ici ce qui modifiera sa trajectoire… Disons juste qu’elle se montrera plus ouverte à changer de vie que ce qu’elle laisse entendre pour se conforter dans ses prétendus choix.

Gagnante-gagnante

Il faudra beaucoup de temps, de patience, de ratages et de maladresses, pour que la relation de confiance s’établisse, tant Zoé, qui doute que quiconque tienne à elle, se réfugie dans un comportement d’autodestruction et de sabotage. Comme activité lors de leurs rencontres, elles optent pour le 21 : une variante du basketball où l’on marque des points individuellement. Le plan d’intervention suit donc les parties qu’elles disputent tous les 15 jours et qui structurent ainsi la pièce. Le scénographe Max-Otto Fauteux installe ces « affrontements » dans un gymnase, tandis qu’en surplomb de l’aire de jeu sont projetés le numéro des matchs ou les titres des scènes introspectives qui s’intercalent entre eux.

21Philippe Latour

Ultimement, on assistera à un match à égalité, car elles en sortiront gagnante-gagnante, le fair-play contribuant à l’évolution de la relation. Par exemple, quand elles se revoient deux semaines après une rencontre particulièrement explosive qui s’est soldée par une fugue de la jeune fille, Sara commence par s’excuser en reconnaissant avoir poussé ses questions trop loin et provoqué la réaction violente de Zoé. Celle-ci ne répond rien, mais sa stupéfaction indique qu’elle n’est pas habituée à tant de respect. 

Annuler Noël

Le duo d’actrices dirigé par Alexia Bürger est très convaincant et fort émouvant lorsque la complicité s’installe enfin. Marine Johnson est mystifiante de vérité dans la peau de l’ado rebelle, avec son petit air buté, son attitude de repli ou de bravade. Son personnage saute d’un état à un autre, enchaînant élans enthousiastes et crises violentes, l’ouverture et la fermeture se lisant tour à tour sur son visage. Cette jeune comédienne possède une force expressive étonnante. Face à elle, Isabelle Roy n’est pas en reste : elle défend avec aplomb et humanité son rôle d’intervenante empathique, qui est avant tout une femme bien réelle, avec ses désirs, ses déceptions et son imperfection.

21Philippe Latour

En fin de compte, Zoé et Sara se ressemblent davantage qu’on aurait pu le croire. Tant l’adulte que l’adolescente encaissent les frustrations de la vie, Sara étant bien sûr mieux outillée pour lâcher prise, tandis que la jeune fille éclate et « pète sa coche ». La peur du rejet est la dominante de leurs histoires individuelles comme de leur relation. Par ailleurs, toutes deux manifestent le souhait d’« annuler Noël » : autrement dit de zapper la lourdeur nostalgique de ce « temps des réjouissances », bien connu pour accentuer le sentiment de solitude. 

Le texte de Rachel Graton est composé de touches fines qui tracent les contours des petits deuils et des désillusions. L’autrice se garde bien d’appuyer et de tout dire; c’est justement dans le non-dit, dans une sorte de pudeur à se livrer, que ses personnages se révèlent si attachants. Le temps de la pièce est limité au séjour de Zoé en centre jeunesse, quelques mois peut-être. Ce qu’il advient ensuite de ces figures féminines qu’on a vues se guérir un peu l’une grâce à l’autre, on n’en sait rien. Et c’est ainsi qu’elles demeurent encore vivantes en nous bien au-delà de la représentation.

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Texte : Rachel Graton. Mise en scène : Alexia Bürger. Assistante à la mise en scène et régie : Stéphanie Capistran-Lalonde. Scénographie : Max-Otto Fauteux. Costumes : Sylvain Genois. Éclairages : Renaud Pettigrew. Consultant et coach : Raphaël Milot. Musique : Larsen Lupin. Mouvement : Jamie Wright. Avec Marine Johnson et Isabelle Roy. Production de Rachel Graton, présentée à la Salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 4 mai 2019.

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