Critiques

Strindberg : Jusqu’à ce que la haine nous sépare

StrindbergOlivier Hardy

Longtemps j’ai entretenu une fascination morbide pour les misogynes. Ce n’est pas ce qui manque dans le corpus général de ce que l’on a pour habitude d’estimer comme la « grande » littérature et la philosophie occidentales. Ma fascination découlait de la duplicité de leur discours, car la virulence de leur propos voile à peine les effluves de pathétisme, une sorte de petit cri ridicule devant la puissance féminine qu’ils voudraient étouffer pour mieux cacher leur propre sentiment de médiocrité. Ils me faisaient rire, privilège de la distance et du temps.

On s’en lasse, certes, des misogynes, mais ce petit plaisir coupable m’est revenu, à peine commençait Strindberg. Concluant le Cycle scandinave du Théâtre de l’Opsis, la pièce présente un August Strindberg en fin de vie. Hanté par l’échec de ses mariages tumultueux, il questionne les principales intéressées : Siri von Essen, Frida Uhl et Harriet Bosse. 

StrindbergOlivier Hardy

Le dramaturge suédois, qui a exploré tant les idées que les esthétiques nouvelles, a influencé l’avant-garde de son époque avec ses pièces expressionnistes et symbolistes. Or, Strindberg avait quelques bien vilains défauts : antiféministe notoire, il avait la malencontreuse (mais méritée) réputation d’être aussi un misogyne, et ce, apparemment malgré lui. 

Tout à fait actuelle, la proposition de Luce Pelletier s’inscrit dans la réflexion féministe à l’ère post-#MeToo, car comment apprécier encore les œuvres façonnées de la main de ceux qui tiennent si habilement le couteau retourné contre les femmes ? Doit-on faire table rase, dissocier l’auteur de l’œuvre ou repenser les corpus ? Centrer l’action au tournant du 20e siècle, autour d’un auteur étranger, permet un recul réflexif, mais aussi une amorce de réponse. 

Une et toutes

Strinberg n’est une pièce ni de ni sur Strindberg, mais une pièce en réponse à Strinberg. Si des extraits de ses pièces, romans, nouvelles et correspondances sont mis en scène, c’est pour tisser le fil de l’adresse, mais cette subjectivité, tournée que sur elle-même, éclate devant la parole de ses interlocutrices. Et quelque chose de jouissif s’en dégage. « L’art est une arme terrible » dit l’une d’elles; cette arme nous permettrait-elle de nous affranchir de notre passé, serait-il même artistique ?

9 autrices — Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Véronique Grenier, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie Louise B. Mumbu, Anne-Marie Olivier & Jennifer Tremblay — ont été ainsi interpellées : chacune d’elle recevait trois lettres du dramaturge auxquelles elle devait répondre, soit en tant que Siri, Frida ou Harriet, mais aussi en tant qu’elle-même. 

StrindbergOlivier Hardy

Pour les comédiennes, Isabelle Blais (Siri), Marie-Pier Labrecque (Frida) et Lauriane S. Thibodeau (Harriet), le défi est de taille, car d’un texte à l’autre, le ton change, le jeu oscille une fraction de seconde, quelque chose s’effondre et se refait. Sous l’inégalité des textes et de leurs interprétations, quelque chose prend forme, des chaînes de signifiants et de signifiés, des signes intensifs qui s’y meuvent pour faire et défaire les figures des autrices et des personnages, pour percer l’idéal de la femme et faire résonner toutes les femmes.

Les costumes de Sarah Balleux renforcent ce jeu de miroirs sur la transcendance du temps. Quelques détails d’il y a deux siècles se fondent dans une texture d’aujourd’hui. Toujours quelque chose de spectral, des transparences, des couches de sens. La scénographie minimaliste de Francis Farley Lemieux met, quant à elle, l’accent sur les rapports de force. L’espace du couple devient cet escalier qui monte, descend, tourne en rond : une joute dont on ne sort que par la fuite. 

S’émanciper des classiques

Dans son journal, Witold Gombrowicz écrivait : « c’est une main invisible qui vous a pris par la peau du cou pour vous mener jusqu’au tableau et vous jeter à genoux devant lui ». Il décrivait ainsi notre relation, non pas esthétique, à l’art mais « inter-humaine », institutionnelle. Avec Strindberg, Luce Pelletier nous départit de ce joug en replongeant l’art dans la vie.

StrindbergOlivier Hardy

Ainsi, il n’y a ni complaisance ni réhabilitation. Pelletier ne dissocie pas l’auteur de l’œuvre, elle le plonge dedans et le plonge sans compromis. S’agit-il de dépeindre un monstre pour autant ? Non, seulement un homme avec ses failles, son désir de contrôle, sa volonté de puissance, ses échecs, ses déchirures. Un homme, esseulé par sa propre toxicité, à l’aube de mourir, avec pour seule étreinte celle de son mépris.

La catharsis opère. Le public s’emporte avec les 9 tonalités de colère féminine, parfois dans la tension, parfois dans le rire. Je l’ai même entendu pousser un soupir de soulagement à la fin du Je suis une femme seule de Véronique Grenier. Avec ces femmes, personnages, actrices, metteure en scène, il s’émancipe. L’art retourne à la vie, là où il vibre au plus fort.

Strindberg

Texte : Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Véronique Grenier, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie Louise B. Mumbu, Anne-Marie Olivier, August Strindberg & Jennifer Tremblay. Mise en scène : Luce Pelletier. Avec Christophe Baril, Isabelle Blais, Jean-François Casabonne, Marie-Pier Labrecque & Lauriane S. Thibodeau. Assistance à la mise en scène : Claire L’Heureux. Scénographie : Francis Farley Lemieux. Costumes : Sarah Balleux. Musique : Catherine Gadouas. Éclairages : Jocelyn Proulx. Mouvement : Frédérick Gravel. Une production du Théâtre de l’Opsis, avec la collaboration d’ESPACE GO, présentée à ESPACE GO jusqu’au 12 mai 2019.

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