Critiques

Rather a Ditch : Aux limites du visible

rather a ditchMathieu Verreault

Tout est noir et reflets d’anthracite. Comme un mur d’ardoises sommairement classées, en une énorme bibliothèque de six étages, des feuillets brûlés s’alignent par centaines, tel un vaste cimetière de dossiers. Évoquant l’outre-noir de Soulages, l’installation superbe de Caroline Monnet, rehaussée d’un jeu de lumières savant, tout en subtilité et en transitions sensibles, présidera au rituel de Céline Bonnier. On ne voit d’abord de celle-ci que pieds et mains nus, présence discrète.

rather a ditchMathieu Verreault

Tout est noir, ombré ; la performeuse est droite, immobile, en attente qu’un écho musical de l’œuvre de Steve Reich, Different Trains, entraîne le public sur les vagues d’un tissu ondulant, jusqu’au silence de ce voyage : Rather a Ditch – ce « plutôt un fossé » est emprunté à Shakespeare – dévoile une chorégraphie minimaliste, exigeant une attention extrême par sa lenteur dépouillée. 

Choisir son côté, ne pas sombrer tout de suite, s’y tenir, fragile, telle est l’invitation de Furey. Une montée d’angoisse accompagnera nos battements de cœur : on pourrait presque les entendre un à un.

Des tableaux s’enchaînent au ralenti. D’abord, c’est un jeu de foulard, redoublant la chevelure renversée. Cette robe, jamais enfilée, dépouille, pourrait évoquer la toile fameuse, Les Amants, de Magritte ; mais l’un des protagonistes a disparu. Le personnage féminin demeure, dans une déperdition de soi, de sa mémoire, en un deuil inachevable ; elle s’empêtre et renonce, jusqu’à s’effondrer au sol, inerte, comateuse. Image du désarroi.

rather a ditchMathieu Verreault

De ce rêve lourd, elle s’éveillera parcimonieusement, regagnant la vie par des gestes minuscules, avant de s’écarter vers le fond de la scène. La tension est dans la salle, le moindre bruit serait une offense et une déchirure. La soliste se rapproche de l’installation, qu’elle frôle et qu’elle finit par pénétrer pour y disparaître, nous laissant seul·es, médusé·es, fasciné·es devant tant de vide et de beauté.

Ensorcellement

Telle est l’essence de cette pièce de Clara Furey : réaliser un hypnotisme collectif pour nous plonger au cœur de l’absence. Sa passagère, au seuil de la mort et de la vie, nous guide dans un mouvement de réversibilité inexplicable. L’expérience de cette Eurydice est prégnante : elle donne la sensation de s’absenter soi-même, de sombrer en son for intérieur, tandis que le doigté de Karine Gauthier, qui signe des éclairages superbes, nous retient sur cette marge, où on va toujours un peu plus loin. 

rather a ditchMathieu Verreault

Paradoxe de la danse, le rythme anéanti du guet et de la présence magnifie l’équilibre, par des images fantomatiques. Deux bras vivants surgissent du mur sculpté : on est dans l’inconscient de ce collectif féminin, rappelant la mémoire des charniers. L’allusion à la pièce de Reich ne fait ici guère de doute, tant cette proposition fantastique rappelle ce qui incita le compositeur à créer Different Trains : le récit de déportations durant l’holocauste par sa gouvernante, comme son propre désarroi d’enfant, rejoignant en train ses parents séparés, d’un océan à l’autre.

Le solo de Clara Furey, qu’interprète Céline Bonnier, met l’accent sur la solitude et l’aventure d’une femme. Revenue sur la scène, dévoilée, la performeuse signe de ses bras un langage mystérieux. Cette muette écrit un texte singulier sur l’air. La danse, réduite à sa forme la plus simple, est citation. Dans une scène ultime, cette nymphe sans âge traverse l’espace, et la densité du noir l’engloutit, avalant aussi l’installation, dans un néant qui finit par gommer tout réel. Magnifique sortie, troublante à l’extrême.

Rather a Ditch

Conçu et dirigé par Clara Furey. Idée originale : Olivier Bertrand. Cocréation et performance : Céline Bonnier. Scénographie : Caroline Monnet. Lumières : Karine Gauthier. Direction technique : Maude Bernier. Conception sonore : Jean-François Blouin. Recherche sonore: Ida Toninato. Production déléguée : Par B.L.eux. Créé à La Chapelle Scènes Contemporaines à l’occasion du Festival TransAmériques et présenté jusqu’au 30 mai 2019.

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