Critiques

Pinocchio : Frissons et ravissement

PinocchioElizabeth Carecchio

Joël Pommerat a développé une manière singulière, séduisante et saisissante de raconter des histoires. Orfèvre scénique, il compose avec sa troupe des récits aux textes décalés et finement philosophiques ainsi qu’aux langages sonores, visuels et gestuels riches et oniriques. Sa version contemporaine de Pinocchio, qui arrive au Carrefour international de théâtre de Québec à la toute fin de sa tournée de près de 500 représentations, est un brillant concentré des forces vives de la compagnie.

PinocchioElizabeth Carecchio

L’histoire qui nous est présentée, et qui reprend la structure et les péripéties principales du récit écrit par Carlo Collodi, tient à la fois du rêve et du cauchemar. Il y a d’abord ce narrateur à la voix posée, grave et obsédante, qui rappelle celui de Je tremble 1 et 2, que Pommerat a présentés au Festival d’Avignon en 2008. Nous assurant avec force qu’il nous dira toute la vérité, il nous guide dans un monde de faux-semblants et de tentations, à travers une déferlante de rideaux qui s’ouvriront et se fermeront pendant toute la représentation.

Les scènes s’enchaînent dans un flot continu, presque surréel, d’apparitions et de disparitions. On discerne bien quelques mouvements pendant les noirs complets, mais chaque nouvelle douche de lumière diffuse révèle un élément inattendu : une assemblée (mi-mannequins, mi-comédien·nes) de personnages parés de masques d’animaux ou encore la fée, sublime dans une longue robe de satin qui s’anime grâce à des mouvements ondoyants. Il y a bel et bien de la magie dans le conte qui nous est présenté, mais elle est contenue dans la mise en scène et dans la scénographie, qui nous ensorcellent.

PinocchioElizabeth Carecchio

Pinocchio comporte aussi une part de cruauté. Le pantin lui-même est ingrat, voire carrément odieux avec son créateur. Ses premières rencontres avec la fée sont le théâtre de remontrances où ses réponses impolies n’ont absolument rien de mignon. Son entêtement à mentir le fera pendre par des brigands. Les trois personnages, vêtus de toges blanches et de chapeaux pointus, rappellent à la fois le Ku Klux Klan et les vilains protagonistes de l’album pour enfants de Tomi Ungerer Les Trois brigands. Les tortionnaires sont bienveillants, comiques et terrifiants, bref on brouille les divisions entre le bien et le mal, les bons et les méchants, le vrai et le faux. 

La scène où Pinocchio, transformé en âne (grâce à un incroyable costume et à un travail de mouvement extraordinaire), se fait malmener par le directeur du cirque est presque insoutenable. Sa plongée dans les eaux de la mer n’en est que plus libératrice.

PinocchioElizabeth Carecchio

L’environnement sonore, qui accompagne tout le récit, voire fait naître des personnages comme le terrible monstre requin-baleine, tient de la fête foraine. Soubassophone, tuba, trompette, saxophone, accordéon, guitare et scies musicales s’amalgament avec les voix, soigneusement texturées et amplifiées, des interprètes. Ils intègrent des sons plus bruts, industriels, comme lorsque le nez de Pinocchio s’allonge, au fil de noirs complets où retentissent des sirènes d’alarme. 

Bref, chaque aspect du langage théâtral est développé avec doigté, inventivité, intelligence et tout s’arrime et nous happe, pour nous laisser des souvenirs impérissables.

Pinocchio

De Joël Pommerat.  Collaboration artistique : Philippe Carbonneaux. Scénographie : Eric Soyer. Lumières : Eric Soyer, assisté de Renaud Fouquet. Mannequins : Fabienne Killy, assistée d’Elisabeth Cerqueira. Réalisation du costume de la fée : Jean-Michel Angays. Compositions musicales : Antonin Leymarie. Avec Myriam Assouline, Pierre-Yves Chapalain, Daniel Dubois et Maya Vignando. Une production de la compagnie Louis Brouillard présentée à la Bordée dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec jusqu’au 8 juin.

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