Critiques

Multiple Organism : Poésie, clownerie et brosses à dents

Multiple OrganismChloe Ziner

Multiple Organism est une drôle de pièce à la fois burlesque, queer et poétique, qui illustre l’immense ingéniosité de ses créatrices. La compagnie Mind of a Snail, un duo formé de Jessica Gabriel et Chloé Ziner, roule sa bosse à Vancouver depuis 2003 et se spécialise en théâtre d’ombres. Cette dernière création leur a déjà valu quelques reconnaissances, dont le prix de l’innovation du Jessie Richardson Theatre en 2018. Comme le spectacle comporte de la nudité, il ne peut être vu que par un public majeur.

Il n’y a d’ailleurs pas à attendre longtemps avant de s’en rendre compte : dès que la salle est plongée dans le noir, le corps de Gabriel s’offre, entièrement nu, éclairé de la gorge aux cuisses, les seins peints de manière à ressembler à deux gros yeux. Sur ce corps est projetée en extrême gros plan la bouche de Chloé Ziner, créant ainsi un visage de poupée caricatural sur le torse de Gabriel (ce qui n’est pas sans rappeler les Têtes à claques, par ailleurs).

Multiple OrganismChloe Ziner

Cette figure grotesque revient à deux ou trois reprises et ponctue le spectacle, lui servant d’intermèdes réflexifs. On se met du rouge à lèvres, on se questionne sur son genre et sur son corps sans que cela paraisse avoir la moindre importance. Le ton est léger, coquin, exempt de gravité, terre à terre aussi, scatologique parfois. Sous cette épaisse couche de gags se révèle progressivement une réflexion plus fine sur l’influence du regard d’autrui et l’importance de prendre soin de soi.

Au milieu du plateau se trouvent deux rétroprojecteurs et, autour d’eux, un minuscule capharnaüm de pinceaux, d’acétates, de bols et de tubes de couleurs. Les deux performeuses-marionnettistes vont et viennent entre les machines et l’écran disposé en fond de scène, mêlant jeu de clown et projections avec une grande agilité.

L’essentiel de l’action se passe dans une salle de bain, après un tableau burlesque entre un peintre lubrique (Ziner) armé de son pinceau magique et la femme-objet qui le lui vole (Gabriel). On suit cette dernière durant sa toilette matinale, alors qu’elle s’interroge sur elle-même et sur son avenir. Pendant ce temps, deux brosses à dents tombent amoureuses. Leur passion les entraîne au fond du bol de toilette. Imitant Alice au pays des merveilles, la jeune femme les suit à travers la tuyauterie jusqu’à une île paradisiaque où les deux accessoires d’hygiène buccale apprennent à se connaître et à s’aimer à travers leur sensualité et leurs travers. L’amour résistera-t-il à toutes les épreuves? La femme jouée par Gabriel continuera-t-elle à servir de faire-valoir ou s’émancipera-t-elle d’un rôle dont elle est fatiguée?

Multiple OrganismChloe Ziner

Jamais des rétroprojecteurs ne nous auront fait passer un aussi bon moment. Ziner et Gabriel démontrent un talent sans pareil pour animer des objets et les humaniser. Leurs gestes, d’une précision millimétrique, captivent et hypnotisent tout autant que les formes et images qu’elles évoquent. Les décors, peints sur acétates, dans lesquels évoluent les ombres sont de toute beauté : à la fois suggestifs et surréalistes, avec une attention extrême portée au détail. On aimerait d’ailleurs s’attarder davantage sur chacun, mais les actions se multiplient et une heure est finalement bien vite passée.

La texture musicale, créée elle aussi par Ziner et Gabriel, est un autre point fort du spectacle : un bon space age pop à la Esquivel ou à la Dean Elliott. Toute en petites touches de piano et de guitare, mais aussi en clics et en bops, elle suit à la perfection ce qui est projeté à l’écran et ce qui se passe sur scène, unifiant et donnant le ton à l’ensemble.

Une pièce dont on sort avec une impression de légèreté, le sourire aux lèvres.

Multiple Organism

Création, conception, performance, musique et projections : Chloe Ziner et Jessica Gabriel. En anglais sans surtitres. Une production de Mind of Snail Co présentée à La Chapelle, dans le cadre du Festival Saint-Ambroise Fringe de Montréal, jusqu’au 15 juin 2019.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *