Critiques

Touche pas à mes cheveux (et autres principes de base) : Scènes du racisme ordinaire

Touche pas à mes cheveuxJonathan Bersier

Dans le cadre du Festival Sainte-Ambroise Fringe de Montréal, Jessica Beauplat — professionnelle des communications et des médias numériques — se lance sur les planches avec Touche pas à mes cheveux (et autres principes de base), une courte pièce qui soulève, en 27 minutes, des enjeux de racisme ordinaire, de féminisme noir et de sexisme, en toute simplicité et avec un humour désarçonnant.

Sur la scène de la petite et conviviale salle du Ministère, un lutrin est installé. À côté, se trouve une forme indistincte sous un drap blanc. Rien ne bouge jusqu’à ce que les notes de la chanson Don’t touch my hair de Solange retentissent. Beauplat sort de sous le drap dans une pénombre bleutée et recouvre lentement ses cheveux d’un foulard. Du drap au foulard, puis du foulard aux cheveux libérés, en passant par les vêtements aux allures de jeune professionnelle, portés nu-pieds, l’univers visuel vient appuyer une sorte d’oscillation, à laquelle nous convie l’autrice, entre révéler et masquer l’intime.

Touche pas à mes cheveuxJanie Dominique

Sous le prétexte d’un cours de sociologie 101, à cheval entre le théâtre et le stand-up, Beauplat sait s’attirer la complicité de son auditoire. Passant par l’histoire des Noir·es autant que par ses anecdotes personnelles, elle embarque le public dans un monologue instructif et (paradoxalement) pas si pédagogique, au sens où il n’est ni ronflant ni infantilisant. En analysant les premières lignes de la chanson Don’t touch my hair, elle explique que les cheveux des personnes noires sont, depuis le colonialisme et l’esclavagisme, instrumentalisés à des fins de profilage racial. Les styles de coiffures et les textures des cheveux crépus et frisés sont au cœur de préjugés qui mènent à l’exclusion, encore aujourd’hui, que ce soit sur les lieux de travail ou dans la rue. Ce qui n’est pas sans rappeler l’histoire de Lettia McNickle, renvoyée d’un restaurant montréalais à cause de sa coiffure afro-américaine, et qui a obtenu gain de cause devant la Commission québécoise des droits de la personne pour discrimination raciale et sexiste en 2018.

Avec la montée de la droite à laquelle on assiste un peu partout, il serait candide de croire que le racisme est chose du passé. Or, le texte de Jessica Beauplat confronte spectateurs et spectatrices aux petits gestes discriminatoires dont personne n’est à l’abri et amène à interroger nos intentions, aussi bonnes soient-elles. Elle fait basculer le politique du côté de l’interpersonnel. Le ton irrévérencieux reste léger et jovial, mais le sujet grave. Suivant le fil des confessions et des événements qui ponctuent son monologue, le microcosme des salons de coiffure fait sourire, les commentaires horripilants donnent envie de s’arracher (justement) les cheveux, l’imposition des standards de beauté blancs donne à réfléchir et à se solidariser.

L’univers musical ajoute certes une couche de sens qui nourrit le propos de l’autrice, mais il est dommage que, lors de certains passages, le texte se trouve un peu enterré par la musique. De la même manière que la voix de Beauplat se perd malheureusement quand elle la projette d’un côté de la salle seulement et qu’une partie du public se retrouve presque dos à elle.

Plusieurs passeront ce cours 101 haut la main, et ce, avec plaisir. D’autres y trouveront soulagement, solidarité et complicité. Pour ceux et celles qui ont toujours voulu savoir pourquoi il peut être insultant de se faire toucher les cheveux, c’est une occasion à ne pas manquer ! Dans tous les cas, c’est une demi-heure si vite et si agréablement passée qu’on en aurait pris plus!

Touche pas à mes cheveux (et autres principes de base)

Texte et interprétation : Jessica Beauplat. Mise en scène : Tamara Brown. Réalisatrice vidéo : Alexa Carrenard-Tremblay. Technicien de son : Jean-Daniel Painson. Productrice de musique : Aislynn Perry. Photographe : Janie Dominique. Assistance à la rédaction : Dajena Victor. Graphisme : Ariana Sauder. Une production de Beautiful Plate Productions présentée au Ministère à l’occasion du Festival Sainte-Ambroise Fringe de Montréal jusqu’au 15 juin 2019.

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