Critiques

Le Vaisseau fantôme : Comment sublimer la matière

Critique JEULouise Leblanc

Spectaculaire première hier soir au Grand Théâtre de Québec : Der fliegende Holländer, de Richard Wagner, dans une mise en scène de François Girard. Il aura fallu attendre près de 100 ans (depuis Lohengrin, en 1922) pour assister à une proposition wagnérienne dans la capitale nationale. Créé dans le cadre du Festival d’opéra de Québec, Le Vaisseau fantôme sera ensuite présenté à New York puis à Amsterdam.

Errant pour l’éternité après avoir été piégé par le diable, un capitaine hollandais maudit peut, aux sept ans, descendre sur la terre ferme pour y trouver une femme qui lui jurera fidélité jusqu’à la mort. Seule cette union parviendra à arracher le capitaine à sa damnation, lui qui ne peut trouver ni la mort, ni le repos. Daland, capitaine d’un navire norvégien séduit par la richesse du Hollandais, lui offre la main de sa fille Senta. Croyant avoir trouvé enfin son salut, le Hollandais offre sa fortune à Daland en échange. Au troisième acte, Erik, le prétendant éconduit de la jeune fille, tente de la convaincre une ultime fois de revenir vers lui. Témoin de cette discussion, le Hollandais pense être trahi et s’enfuit sur son navire fantôme. Senta se jette alors dans les flots, lui jurant fidélité éternelle, tel un ange envoyé de Dieu pour rompre le sortilège. Libéré de sa malédiction, le Hollandais rejoint son épouse dans la mort. Tragique happy end.

Depuis toujours, Senta était subjuguée par l’image du Hollandais volant sur le mur de sa maison, illustrant une ballade inspirée de son triste destin.  C’est donc en s’appuyant sur ce regard obsessionnel que Girard construit sa mise en scène, qui se déploie dans un tableau de maître, une toile vivante qui empruntera le langage des arts visuels et médiatiques pour soutenir le récit.

Aux leitmotive de la musique wagnérienne, Girard répond par des leitmotive visuels. Ainsi dans l’introduction instrumentale, Senta nous apparaît isolée au centre de la scène, tout près d’un câble suspendu, alors que les elfes célestes menacent son existence. Ce câble démultiplié formera, au deuxième acte, la lisse d’un métier vertical, où le chœur des femmes tissera les destins. Et ces câbles deviendront les cordages des voiliers qui rentrent au port, porteurs de joie et de détresse.

Festival d'opéra de QuébecLouise Leblanc

Les toiles peintes en fond de scène s’animent de projections vidéo nous emportant au cœur de la légende où se déchaînent les tempêtes de l’océan meurtrier et les forces surnaturelles. Des vagues, surgit un vaisseau fantomatique, alors que les feux follets virevoltent dans un tourbillon hypnotique. Puis le navire de Daland glisse dans cette toile surchargée de tension, avec des vagues déferlantes, portées par les violons furieux et les cuivres. Les images puissantes se succèdent avec fluidité, découpées par un éclairage d’une précision chirurgicale. Le tableau ne cesse de se métamorphoser, alternant personnages vivants et esprits évanescents. Ici se joue le combat entre la mort et la vie, entre les forces du mal et la puissance de rédemption de la fidélité et de l’amour éternel.

Des moments forts nous restent en mémoire : l’arrivée du Hollandais, porté par son ombre jusqu’aux récifs, la rencontre des deux hommes, l’un humain avec ses vices et l’autre fantôme avec son désespoir, le jeu amoureux entre Senta et le Hollandais, et puis cette fête avortée, où les marins et leurs compagnes invitent l’équipage du vaisseau fantôme à venir festoyer avec eux. Ne répond qu’un silence lugubre, alors que, dans une chorégraphie simple mais terriblement efficace, des lampions passent des hommes aux femmes, celles-ci se regroupant en élevant les mains pour former une sorte de phare dans la nuit. Mais, surtout, la scène finale est une pure merveille, qui laissera le public, un moment, suspendu dans son émoi. Tous conjurent Senta de reprendre ses esprits, alors qu’elle se jette dans les flots pour accomplir son destin. Le chœur, sous nos yeux, s’affaisse et se transforme instantanément en algues ondoyantes, puis en sombres rochers. Petite merveille technologique où l’illusion coupe le souffle.

Le Vaisseau fantôme est une production magistrale, un moment magique de virtuosité et de beauté, où tout semble simple. La composition picturale de Girard coule de source, tout s’emboîte et se découpe par touches de lumière, de superpositions, de va-et-vient entre foule et héros. Et que dire des voix impeccables et prenantes de Gregory Dahl en Hollandais et Andreas Bauer Kanabas en Daland ! Éric Laporte (ténor) est aussi très convaincant en Erik, jeune amoureux éconduit. La soprano Johanni van Oostrum, en Senta hallucinée, démontre un aplomb sans faille. On dit que ce premier opéra de Wagner (1843) porte en germe tout ce que le génial Allemand développera durant le reste de sa lumineuse carrière. Il faut voir ce Vaisseau fantôme pour un passage initiatique sans douleur.

Le Vaisseau fantôme

Musique : Richard Wagner. Livret : Richard Wagner à partir de Heinrich Heine. Mise en scène : François Girard. Scénographie : John Macfarlane.

Costumes : Moritz Junge. Éclairages : David Finn. Projections : Peter Flaherty. Chorégraphies : Carolyna Choa. Dramaturgie : Serge Lamothe. Version originale allemande avec surtitres français et anglais. Avec Gregory Dahl (baryton), Andreas Bauer Kanabas (basse), Johanni van Oostrum, (soprano) Éric Laporte (ténor), Allyson McHardy (mezzo-soprano), Éric Thériault (ténor). Avec l’Orchestre symphonique de Québec sous la direction de Jacques Lacombe et le Chœur de l’Opéra de Québec sous la direction de Réal Toupin. Une production du Festival d’Opéra de Québec, du Metropolitan Opera (New York), du De Nederlandse Opera (Amsterdam) et du Abu Dhabi Festival (Emirat Arabes Unis) présentée dans le cadre du Festival d’opéra de Québec à la salle Louis-Fréchette du Grand théâtre de Québec jusqu’au 3 août.

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