Critiques

Tshishikushkueu : Émerger de la parole

Femme de l'espaceGodefroy Mosry

L’artiste multidisciplinaire innue, Natasha Kanapé Fontaine, qui avait collaboré au spectacle Muliats en 2016 et qui présente Nui Pimuten – Je veux marcher depuis cet été, ouvre la saison 2019-2020 de La Chapelle – Scènes contemporaines avec Tshishikushkueu, une adaptation théâtrale, écrite en collaboration avec Joséphine Bacon, de son recueil de poèmes Bleuets et abricots, paru en 2016 aux éditions Mémoire d’encrier.

Orné de motifs à double courbe, inscrits comme des points de repère le long de sa paroi extérieure, un cercle rouge tracé à même le sol occupe la majeure partie de la scène. On pense spontanément à une horloge, que la poétesse remonterait à rebours, suivant le cours de sa langue fluide comme une rivière. Mais cette forme circulaire évoque quelque chose de plus grand : c’est un territoire, une cosmogonie, où Tshishikushkueu, femme-espace, Femme de l’Espace, marche en rond, au pas du récit des origines, ce mythe fondateur, genèse de la naissance des peuples. La parole, dans Tshishikushkueu, est énonciatrice. Parole qui se fait chair, parole qui déplie les temps – ce qui a été, ce qui est, ce qui sera –, parole créatrice, qui engendre et s’engendre elle-même.

Femme de l'EspaceGodefroy Mosry

Les bleuets et les abricots, figures très présentes dans l’œuvre originale, déploient leurs sens multiples au gré de l’usage itératif qui en est fait au cours de la représentation. Leur forme circulaire fait écho à la vision que la poète entretient de la vie où, selon elle, « tout est cercle ». Ils sont les fruits de la cueillette, activité de subsistance. Ils symbolisent les limites tangibles du territoire, du nord et du sud, à travers lesquelles le discours se fait nomade. Ils résultent d’un cycle : étant engendrés par la plante, ils permettent aussi à celle-ci de renaître. Ils rappellent le partage, la douceur réconfortante au milieu du festin, lieu de communion. Le plus petit des deux, emblématique du Nitassinan, suggère la résistance, les bleuetières poussant là où la terre a brûlé, offrant leurs délices au lieu même de la destruction.

La marche de l’infatigable actrice se fait tour à tour attente, révolte et appel. Elle se matérialise tant dans la mise en scène que dans la dramaturgie, qui semble parcourir le recueil en réagençant l’ordre des poèmes, en y insérant chant, récitations et enregistrements, pour créer un autre rythme, avec ses zones de cris et de silences, espaces nécessaires pour qu’ils s’animent et prennent vie.

Tshishikushkueu est une performance bouleversante sur l’origine et la recherche de ses origines, sur le renouement avec le passé pillé qui se tourne vers les luttes actuelles et à venir, mais surtout, sur la puissance émancipatrice des femmes autochtones, dont on a beaucoup à apprendre.

Tshishikushkueu

Autrice, metteure en scène, productrice et interprète : Natasha Kanapé Fontaine. Dramaturgie : Natasha Kanapé Fontaine et Joséphine Bacon. Conception sonore : Simon Riverain. Conception d’éclairage : Tristan-Olivier Breiding. Conception vidéo : Philippe Sioui Durand et Daniel Brière. Scénographie : Natasha Kanapé Fontaine et Charles Koroneho. Direction de production : Sylphir Charest. Assistance à la direction de production : Martine Labbé. Assistant à la mise en scène : Soleil Launière et Pascale Julio. Régie : Laurent Forget et Simon Riverain. Traduction vers l’innu-aïmun : Yvette Mollen. Spectacle présenté par les Productions Tshishikushkueu / Natasha Kanapé Fontaine à La Chapelle – Scènes contemporaines jusqu’au 7 septembre 2019.

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