Critiques

J’abandonne une partie de moi que j’adapte : De la pertinence d’interroger le passé

Justine LequetteHubert Amiel

Né de l’initiative de Justine Lequette, à la tête d’un quatuor d’interprètes collaborateurs issus du Conservatoire de Liège, ce court spectacle grave et ludique confronte nos interrogations sur les rapports entre le bonheur et le travail à celles d’un passé à la fois étranger et pourtant familier.

Paris 1961 : le cinéaste ethnographe Jean Rouch et le sociologue Edgar Morin (il aura 100 ans en 2021) veulent montrer des êtres humains qui, « devant la caméra, seront les auteurs de leur propre existence ». Ce sera Chronique d’un été, un film manifeste qui fera école dans le monde de l’art vérité (Pierre Brault y participera, et on peut en trouver un écho jusque dans le théâtre documentaire). Dans la rue, dans des bibliothèques, chez eux, en compagnie d’une jeune intervieweuse, Marceline Loridan (une compagne d’infortune de Simone Veil à Auschwitz), ils interrogent ouvriers, employés, étudiants, artistes, sur la vie, le bonheur, le travail, le racisme, etc.

Justine LequetteHubert Amiel

Liège, près de 60 ans plus tard : Justine Lequette a l’idée de mettre en dialogue cette époque et la nôtre, en centrant ses interrogations sur les rapports entre le bonheur et le travail. Elle transcrit cette recherche d’authenticité et de vérité selon sa conception de son rôle d’autrice : par une démarche collective et l’écriture de plateau.

Cela donne une reconstitution drôle mais ambitieuse du film-choc de 1961. Elle m’a un peu laissée sur ma faim, non pas évidemment parce qu’elle n’apporte aucune solution aux questions fondamentales de l’existence, mais parce qu’elle donne l’impression que notre époque ne sait pas trop comment les formuler… Il faut dire que mes attentes étaient grandes, le spectacle arrivant auréolé de ses succès, en particulier au Festival Off d’Avignon 2018.

Brillant, riche de beaucoup d’intentions (la dramaturge l’a encore nourri d’une pièce d’Alexandra Badea, Je te regarde, et de deux documentaires sur le travail), le texte reste un peu disparate, comme si les coutures apparaissaient en dépit de l’ingéniosité et de la fluidité de la mise en scène.

1961 et 2019 se regardent

Le plaisir théâtral est cependant bien là, le passé et le présent se parlant au moyen de dialogues et de tableaux jouissifs et pertinents.

La pièce s’ouvre sur le suave prologue de la petite fille à la balançoire dont les questions ingénues et têtues préfigurent celles des adultes. Puis, dans une première séquence, les trois comédiens et la comédienne rejouent une scène du film de 1961. C’est là le moment le plus joyeux de l’entreprise (1968 et ses utopies ne sont pas loin). En dehors de la savoureuse interprétation que nous donnent Rémi Faure (oh! la diction précise et élégante de Rouch) et Jules Puibaraud (la gouaille plus familière de Morin), cigarettes, cravates, boogie-woogie et jusqu’à l’attitude galante mais protectrice envers la jeune femme suggèrent subtilement l’atmosphère des années 1960. Il faut souligner ici la performance du quatuor de complices qui passent avec souplesse d’un registre à l’autre. Déjà, en effet, ces doigts qui jouent des claquettes à l’unisson pendant d’interminables minutes annoncent le thème de la routine au travail et créent un sentiment d’impuissance.

Justine LequetteHubert Amiel

Changements à vue, déplacements du décor à roulettes et nous débarquons en 2019. Un brillant technocrate partisan du néo-libéralisme (Emmanuel Macron à peine caricaturé) nous gratifie d’un exposé sur le bonheur dans le travail. Une femme dans l’assistance (l’impertinente fillette qui a grandi ?) lui fait remarquer que lui, n’a que des réponses, pas de questions. Tandis qu’un postulant parfait, zélé, dynamique, a l’honneur de remettre sa « non-candidature », dans « la non-attente d’une réponse »  de la part d’un éventuel employeur…

Après ce petit pas du côté de l’humour et de la poésie, nous glissons de nouveau vers le passé. Après la copie, voici l’original : un extrait du film de Rouche et Morin. Mais, choix significatif, dans cette chronique de la vie à Paris en 1960, la maîtresse d’œuvre a retenu une scène de couple où l’homme finit par avouer que son travail n’a aucune utilité et que sa vie commence « après six heures ».

Cet assombrissement annonce le dépouillement grave de la finale. Tour à tour, les quatre personnages, dans un silence pesant ponctué de « Ça va » impersonnels et monocordes, enlèvent leurs vêtements et, nus, sortent un à un, comme désemparés ou rendus à leurs rêves premiers. On n’est plus ni en 1960 ni en 2019, mais quelque part en chemin vers la condition essentielle de l’être humain.

J’abandonne une partie de moi que j’adapte

Initié et mis en scène par Justine Lequette. Assistance à la mise en scène : Ferdinand Despy. Éclairages : Guillaume Fromentin. Écriture collective et interprétation : Rémy Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud et Léa Romagny. Une Production Création Studio Théâtre National Wallonie-Bruxelles en coproduction avec le Groupe Nabla, présentée à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 7 septembre 2019.

 

 

 

 

 

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