Critiques

Knock ou Le Triomphe de la médecine : Éloge du charlatanisme

Le triomphe de la médecineYves Renaud

La santé et l’économie sont (trop souvent?) au centre de nos préoccupations et sont des enjeux importants en période d’élection, au point de devenir les principales considérations des politiques de nos gouvernements. Comment se fait-il que le classique du théâtre contemporain français Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui aborde principalement ces deux thématiques à travers son personnage de faux médecin cupide, n’ait pas été monté davantage au cours des dernières années?

Quand Jules Romains crée cette pièce en 1923 avec Louis Jouvet, qui l’interpréta plus de 2 000 fois, sans compter deux adaptations cinématographiques, il est l’un des auteurs les plus joués dans le monde et son Knock ne s’inscrit pas uniquement dans la lignée des comédies de Molière ridiculisant les médecins, mais il trace également le portrait d’un grand manipulateur qui, à l’instar d’un Père Ubu, préfigure les dictateurs qui traverseront le XXe siècle jusqu’aux George Bush et Donald Trump de ce monde, qui construisent leurs campagnes sur la peur, usant du mensonge comme outil de propagande.

Le triomphe de la médecineYves Renaud

L’action de cette comédie noire se situe dans la petite ville de Saint-Maurice, où Knock (Alexis Martin) achète la clientèle du docteur Parpalaid (Pierre Lebeau) dans le but à peine dissimulé d’en faire un commerce lucratif, en complicité avec le pharmacien (savoureux Didier Lucien), dont le chiffre d’affaires atteindra des sommets en peu de temps, et avec l’instituteur qui a comme mandat d’informer (apeurer ?) la population au sujet des bactéries et des microbes qui l’envahissent. Knock ne manque pas de faire appel au tambour de la ville (méconnaissable Evelyne de la Chenelière) pour publiciser ses consultations gratuites.

Le metteur en scène Daniel Brière, codirecteur du Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) avec Alexis Martin, en est à sa première mise en scène au Théâtre du Nouveau Monde. Il s’est entouré de ses collègues de l’Espace Libre, exception faite de Marie-Thérèse Fortin, habituée des grands rôles dramatiques au Trident ou au TNM, et qui démontre une belle espièglerie dans ses rôles de composition, dont celui de l’instituteur Bernard et celui de Madame Rémy, avec sa démarche de crabe. Mais c’est assurément Didier Lucien qui nous offre la palette la plus variée de personnages. Il excelle dans le registre comique. Son jeu physique légèrement appuyé donne du panache au pharmacien Mousquet, et son Scipion est tout simplement hilarant, sans parler de ses apparitions en infirmière !

Daniel Brière cherche, sur le plan esthétique, à se rapprocher de l’époque de Jules Romains en adoptant un style expressionniste. La voiture en bois peint du premier acte et les costumes d’Elen Ewing, semblant tout droit sortis de l’émission jeunesse de la fin des années 1960 La Ribouldingue, ainsi que les maquillages, à la limite du clownesque, sont autant d’éléments qui confirment cette approche axée sur la théâtralité. Le décor de Jean Bard, au deuxième acte, campé dans le cabinet du docteur Knock, est sombre et oppressant. Il confère une facture vieillotte à tout le tableau, malgré les quelques projections conçues par Lionel Arnould et les jeux d’ombres chinoises. Notons que l’ensemble de l’interprétation aurait peut-être gagné à quitter le réalisme pour se rapprocher de la caricature, afin de s’harmoniser avec l’esprit suggéré par les décors et les costumes.

Le triomphe de la médecineYves Renaud

Il était permis d’espérer une proposition plus audacieuse de la part d’une équipe passée maître dans la création d’un théâtre qui repousse constamment les limites, et quelle équipe ! : Brière et Martin se sont illustrés au NTE, Sylvie Moreau, chez Momentum et Omnibus, Didier Lucien multiplie les rôles, du Théâtre Il va sans dire au TNM en passant par le NTE. Des actrices et acteurs créateurs qui ont touché autant au jeu qu’à la mise en scène et à l’écriture. La plus grande audace de cette production arrive à la fin, dans une scène ajoutée et dont la pertinence laisse perplexe. Avait-on besoin de nous expliquer que tous les médecins ne sont pas comme Knock ? Comme si on voulait s’excuser auprès du Collège des médecins de montrer la profession sous un mauvais jour. Dommage que le souci d’apporter une touche contemporaine à cette pièce n’ait pas traversé l’œuvre dans son entièreté.

Knock ou Le Triomphe de la médecine

Texte : Jules Romains. Mise en scène : Daniel Brière. Conseiller médical : Dr Alain Vadeboncoeur. Décor : Jean Bard. Costumes : Elen Ewing. Éclairages : Lucie Bazzo. Musique originale : John Rea. Conception vidéo : Lionel Arnould. Intégration vidéo : Pierre Laniel. Accessoires : Philippe Pointard, Madeleine Saint-Jacques. Maquillages : Florence Cornet. Assistance à la mise en scène : Alexandra Sutto. Avec Evelyne de la Chenelière, Marie-Thérèse Fortin, Pierre Lebeau, Didier Lucien, Alexis Martin, Sylvie Moreau. Présenté au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 12 octobre 2019.

2 commentaires

  1. Avatar
    Marie-Anne

    Si je peux me permettre, Jules Romains s’écrit avec un « s ».

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