Critiques

Le Meilleur des mondes : Un fidèle égoportrait

Guillaume CorbeilGunther Gamper

Une intrigante ambiance règne dans la salle du Théâtre Denise-Pelletier lorsqu’on entre pour la représentation de la pièce Le Meilleur des mondes de Guillaume Corbeil, d’après le roman d’Aldous Huxley. La scène, aux murs recouverts de toile blanche, se prolonge de chaque côté des premières rangées de sièges. Alors que les membres du public prennent place, une douce voix s’adresse en alternance à eux et aux personnages. Rappel de l’étiquette au théâtre pour les premiers et messages subliminaux pour les seconds. Fine entrée en matière.

Guillaume CorbeilGunther Gamper

Bernard, un homme qui se pose trop de questions dans un monde où le doute n’a pas sa place, est épris de Lenina. La belle mais froide jeune femme a cependant davantage d’affinités avec Helmholtz, un performant collègue. Tous trois sont issus de la plus noble classe d’une société hyper organisée, qui fait de la perfection l’objectif ultime. L’arrivée de Linda et John – une mère et son fils venant d’une caste inférieure – dans l’appartement de Bernard provoque le chaos. John, impétueux et idéaliste, devient le centre d’intérêt de tous, et de Lenina en particulier.

Dans cette adaptation du roman éponyme paru en 1932, l’auteur Guillaume Corbeil ne se contente pas d’une simple transposition de l’œuvre, il préfère exploiter les thèmes qu’elle véhicule, voire qu’elle inspire : conditionnement des masses, clivages sociaux, surconsommation, etc. Les choix effectués pour ne conserver que l’essentiel de l’histoire et de ses protagonistes siéent tout à fait à cette fable bien ancrée dans son époque. Plusieurs hommes décideurs se retrouvent ainsi fusionnés en un seul personnage : la grande administratrice. Notons aussi que le rôle de Lenina, contrairement à ce qui était le cas dans la version d’Huxley, jouit d’une condition sociale égale à celle des figures masculines principales et affiche un caractère plus affirmé que le leur.

Beaucoup de parallèles avec le monde réel sont proposés par les mots, la mise en scène et les accessoires : l’hypnopédie, ici, réfère à la publicité intrusive ; les points d’inaptitude, au système de crédit social implanté en Chine ; les « mon ami », aux assistants vocaux ; sans oublier la sphère lumineuse portative, qui permet les appels et les incontournables égoportraits. À certains moments, alors que les comparaisons sont davantage conceptuelles et idéologiques, on ne sent plus la différence entre notre univers de celui conçu par l’auteur. La pièce de Guillaume Corbeil oscille entre la poésie, le pamphlet et l’humour. Parfois, le sarcasme trop présent nuit à l’émotion comme au message. Or, parions que cela plaira aux d’élèves des écoles secondaires à qui s’adresse également la production. On peut d’ailleurs se réjouir que cette proposition leur fasse découvrir, à travers le travail d’un contemporain, l’œuvre d’anticipation d’Huxley.

Guillaume CorbeilGunther Gamper

L’espace scénique, au départ dénudé et froid, s’anime avec nombre de projections et d’accessoires ubuesques qui font écho au texte. La mise en scène dynamique et rythmée de Frédéric Blanchette permet aux actrices et acteurs d’évoluer avec un plaisir évident. La distribution est excellente et l’on retient particulièrement la performance de Simon Lacroix dans le rôle d’un Bernard aussi fougueux que maladroit. Juste tout du long, il s’aventure régulièrement à la frontière de la bouffonnerie, sans toutefois la traverser. Cela colle parfaitement à l’ensemble de l’œuvre, où le réel se confronte au virtuel.

Le Meilleur des mondes, production qui joue habilement avec les mots et les images, est un objet singulier qui divertit sans omettre de critiquer, en nous proposant un fidèle égoportrait, ce que nous sommes devenus.

Le meilleur des mondes

Texte : Guillaume Corbeil, d’après l’œuvre d’Aldous Huxley. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Assistance et régie : Andrée-Anne Garneau. Scénographie : Pierre-Étienne Locas. Costumes : Linda Brunelle. Éclairages : André Rioux. Conception sonore : Ilyaa Ghafouri. Avec Ariane Castellanos, Benoît Drouin-Germain, Mohsen ElGharbi, Kathleen Fortin, Simon Lacroix et Macha Limonchik.  Présenté au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 25 octobre 2019.

 

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