Critiques

Nikki ne mourra pas : Comment survivre à ses parents ?

Peut-on survivre à des parents autodestructeurs ? Voilà la grande question que soulève cette pièce. Le père de Nikki s’est suicidé. Elle vit seule avec une mère en chute libre entre alcool et problèmes de santé mentale. Aux prises avec ses démons, celle-ci entretient une relation toxique avec sa fille, un jeu insoutenable entre attraction et répulsion, sourire avenant suivi d’une taloche, et autres sautes d’humeur insondables. Nikki ne sait plus comment l’aider, elle est désemparée devant des comportements inattendus et, malgré toute sa bonne volonté, elle est finalement la première victime de cette situation. Problème ontologique s’il en est, son impuissance la laisse profondément perturbée devant le gouffre immense de la déraison. Ce lien tordu est plus ou moins entretenu par Tommy, son ami gai qui insiste sur l’incontournable nécessité pour Nikki d’aider sa mère. C’est cette exhortation, justement, qui entraîne Nikki vers le fond.

Cath Langlois Photographe

Nikki traîne un poisson mort, en guise de provocation, en toute circonstance : dans son bain, à l’école, au parc, empestant son voisinage. Cette bravade devient la métaphore de son désarroi et de sa propre déliquescence. Alors elle rencontre Christophe, l’éboueur éborgné, qui lui montre son œil de verre avec une certaine désinvolture. Ce nouvel ami, et bientôt amoureux, parviendra à lui faire jeter son poisson mort au fleuve.

S’appuyer sur les proches

Avec Nikki ne mourra pas, Laura Amar signe un premier texte pour la scène. La jeune diplômée (2017) et boursière d’écriture du Conservatoire propose une création intime sur les effets dramatiques de la maladie mentale dans le quotidien des proches aidants. Plutôt ambigu au départ, le personnage de la mère se précise au fil de la pièce et l’inconfort dans le jeu mère-fille s’ajuste également en cours de route. À mi-parcours, Érika Gagnon trouve ses repères et offre une émouvante plongée dans la démence. Déjà remarquée dans La Fille qui s’promène avec une hache, Lé Aubin, en Nikki, incarne de manière très crédible le combat intérieur qu’elle doit livrer pour survivre. Le sautillant et joyeux Vincent Legault, à l’étonnante et puissante voix, joue un Tommy en belle complicité avec sa partenaire de jeu, mais ce jeune comédien devra se méfier d’un certain maniérisme. Étienne d’Anjou (Christophe), campe avec sensibilité et justesse le solide amoureux qui conduit Nikki vers la lumière.

Quelques accessoires mobiles et multifonctionnels délimitent les aires de jeu : maison, piscine, parc, supermarché… Un meuble blanc sera frigo, baignoire, obstacle à la communication ; un panier d’épicerie permettra à Nikki de redevenir un petit enfant; des seaux représentent le repli sur soi, etc. À la mise en scène, l’apport de Florence Amar se fait sentir dans le travail du corps dans l’espace, on pense ici surtout à Lé Aubin dans sa relation avec les divers objets. Soulignons enfin la musique de Claude Amar, qui vient étayer habilement les tensions.

Cath Langlois Photographe

Il s’agit de la première production du Collectif des Sœurs Amar, Laura, Florence et Claude, respectivement issues du théâtre, du cirque et de la musique. Le texte, plutôt bien construit — malgré un abus non justifié du mot « fucking », qui finit par agacer, car il n’apporte rien au personnage de Nikki —, soulève la question de la santé mentale avec précaution. C’est que l’amour est mis à mal dans des situations psychologiquement erratiques. Les trois premières productions de la saison 2019-2020 de Premier Acte abordent des sujets analogues, touchant à des faits de société. Fièvre portait sur la dépression et le suicide ; Amour, Amour, sur les mécanismes de cohésion et d’exclusion des groupes ; Nikki traite de la maladie mentale comme facteur de distorsion chez les proches. Trois pièces symptomatiques des changements sociétaux au centre des préoccupations de la nouvelle génération de créateurs et créatrices.

Nikki ne mourra pas

Texte : Laura Amar. Mise en scène : Laura Amar et Florence Amar. Assistance à la mise en scène : Stéphanie Hayes. Musique : Claude Amar et Mathieu C. Bernard. Éclairage : Mathieu C. Bernard. Scénographie : David Mendoza Hélaine. Distribution : Lé Aubin, Étienne d’Anjou, Érika Gagnon, Vincent Legault. Une production du Collectif des Sœurs Amar présenté à Premier Acte jusqu’au 30 novembre 2019.

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