Critiques

Bow’t Trail Retrospek : La marque des routes tracées puis recouvertes

En plein Mois de l’histoire des Noirs, par ailleurs le plus court du calendrier, Rhodnie Désir débarque à Espace Libre pour nous présenter le point culminant de son projet de danse documentaire, qui l’a menée un peu partout en Amérique, dans différents milieux de la diaspora africaine. À la suite d’une longue recherche qui a conduit la chorégraphe en Haïti, en Martinique, au Brésil, au Canada, au Mexique et aux États-Unis, Bow’t Trail Retrospek revient sur les moments marquants des performances réalisées dans ces endroits et ferme la boucle commencée par Bow’t en 2013.

Kevin Calixte

Ces séjours ont d’ailleurs fait l’objet d’une websérie documentaire qui explicite la démarche de la créatrice et l’ampleur de sa quête. Elle y aborde le rôle mémoriel et politique de plusieurs expressions artistiques – danse vaudou haïtienne, jungo brésilien, danmyé martiniquais, jarocho mexicain, blues néo-orléanais, gospel teinté de rythmiques mi’kmaq haligonien – ancrées dans leurs origines africaines, métissées par la rencontre d’un nouvel espace et de nouvelles cultures (autochtones, européennes), exprimant un désir de liberté, de résistance et de résilience. L’artiste les intègre à sa propre expérience du mouvement et les fait résonner avec son héritage ; une expérience complexe, fougueuse et émouvante, d’une grande force évocatrice.

Mémoire collective

« Bow’t » fait référence au bateau, symbole antithétique s’il en est, qui renvoie au large et à l’horizon méditatif comme à la déportation, marque sanglante et indélébile de l’occupation du continent américain et de la mise en esclavage des populations afrodescendantes. Ce premier mot rappelle aussi l’inclinaison du corps, sa soumission imposée. Un titre aux significations multiples qui convient bien à cette œuvre plurielle.

La scène est dépouillée : quelques accessoires, dont les trois boîtes gigognes que Désir a portées avec elle dans son périple, un écran géant posé en angle en fond de scène et, de chaque côté, dans l’ombre, un musicien. L’intention est de créer un environnement immersif, où la source principale de lumière provient de l’écran qui diffuse des images floues provenant des lieux visités, et dans lequel les percussions sont omniprésentes et se répondent. L’œil se concentre sur l’avant-scène ouverte et nue, où évolue la danseuse. La gestuelle codifiée juxtapose des phrases d’une lenteur solennelle à des moments de frénésie anxiogène. Seule dans ce grand espace en clair-obscur, l’artiste, d’abord enveloppée d’un ample tissu bruissant, se révèle petit à petit au public.

Le corps puissant de Rhodnie Désir exprime, avec un contrôle parfait de chaque muscle, une émotion vibrante qui emplit l’espace et transpire jusqu’au dernier rang de la salle. Chaque position est obtenue grâce à une volonté visible et déstabilisante. Plus souvent penché que droit, horizontal que vertical, ce corps montre la difficulté de se tenir et de se maintenir debout, la tension qu’il doit surmonter, empêché par le poids de ce qui le retient au sol et qui gêne ses mouvements : la roche que Désir pose sur sa nuque ou qu’elle présente avec défiance au public ; le tissu qui la magnifie et l’étouffe ; la crinoline qui la dessine et l’emprisonne ; les trois boîtes, à la fois lieux de repos et contraintes pour les bras, la tête et les jambes.

Kevin Calixte

Bow’t Trail Retrospek est un palimpseste d’une beauté grave, enrichi par la recherche de son autrice et les couches successives de sa création. Si quelques longueurs sont ressenties dans les transitions, celles-ci nous paraissent toutefois nécessaires afin que le public, comme l’interprète, puisse reprendre son souffle, apaiser l’atmosphère et trouver ses marques avant de reprendre sa quête.

On sent la créatrice chargée – de ses voyages, de ses découvertes, de ses expériences, de ses rencontres. Le corps, à la fois mouvement et caisse de résonance, cherche sans relâche les traces, les signes, les échos, sur le sol et dans les objets qu’il manipule. C’est ainsi que Désir se présente en tant que dépositaire d’une vaste mémoire collective et d’une histoire aux ramifications terribles, aujourd’hui encore trop souvent dissimulées, pourtant vives, qui dépassent l’individu et les territoires.

Bow’t Trail Retrospek

Chorégraphie, direction artistique, compositions vocales et interprétation : Rhodnie Désir. Musique : Engone Endong et Jahsun. Conception lumière et innovation : Juliette Dumaine et Jonathan Barro. Conception vidéo : Manuel Chantre. Conception costumes : Mélanie Fererro. Beatmaker et composition sonore : Engone Endong. Direction de production et technique : Rasmus Sylvest. Une coproduction de RD Créations et du Centre national des Arts, présentée à Espace libre jusqu’au 22 février.

Une discussion avec la chorégraphe est prévue après chaque représentation.

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