Critiques

Ceux qui se sont évaporés : Les fins prématurées

Valérie Remise

La dernière création de l’autrice Rébecca Déraspe s’inspire d’un fantasme collectif douloureux. L’histoire d’Emma est commune. Tous les jours, des gens disparaissent volontairement. Par différents moyens, dans différents lieux, à travers différents états de conscience. Ce phénomène, qui va bien au-delà du simple fait divers, sert de terreau à Ceux qui se sont évaporés, qui propose une réflexion quant aux raisons pouvant amener une personne à vouloir se soustraire à sa partition de vie, arrêter le cycle perpétuel, apprendre à exister ailleurs.

Tout semble pourtant tracé d’avance, comme un disque qui se répète à l’infini. C’est du moins ce que suggèrent les premières minutes pendant lesquelles les comédien·nes laissent tomber dans le silence – qui deviendra, avec la lenteur, un élément central de la mise en scène – des verbes à l’infinitif, « naître » étant celui qui ouvre le bal. Là où tout s’esquisse. Les verbes qui suivent soumettent l’être à peine existant à une série de codes, d’attentes, de désirs, de fantasmes, d’occasions ratées et d’innombrables chemins de traverse. On disparaît à chaque fois qu’on renonce à être soi, et ça commence plus tôt que ce que l’on pense.

Cet être universel deviendra Emma, une femme, une épouse, une mère, une infirmière dévouée, un modèle, un réceptacle de valeurs sociales, une bonne personne, une poupée. Mais l’accumulation de ces rôles n’empêche pas l’essence d’Emma de s’effacer et elle-même de disparaître physiquement lors d’un matin banal, laissant derrière elle famille et ami·es dans l’incompréhension la plus totale.

Valérie Remise

Nostalgie des traces

Rassemblés dans un décor rappelant une salle de centre communautaire, sous une lumière qui perd rarement de son intensité, les personnages tentent de s’expliquer la disparition d’Emma, essaient de cerner le point de bascule. Ils rembobinent la cassette de la vie de la jeune femme pour l’y trouver. Est-ce dans l’enfance qu’elle a commencé à s’échapper d’elle-même ? À l’adolescence peut-être ? Sur scène, Emma est là sans être là, racontant tous les détours qu’elle a manqués.

Ces sauts dans les souvenirs sont entrecoupés de témoignages de personnes disparues, de faits réels, de chiffres, ajoutant une dimension plus tangible à cette réalité. L’histoire d’Emma se révèle en parallèle à celle de Rose, par exemple, campée par Élisabeth Chouvalidzé, disparue à une époque où il était plus facile de le faire. Ou à celle de ce jeune homme empruntant les traits de Maxime Robin, parti pendant deux ans avant de décider de revenir vers les siens. On y ajoute des disparitions sublimées – rumeurs ou faits véritables ? – habillées d’un humour caustique. Heureusement, parce qu’on n’aurait fait que pleurer.

Ces divers récits enrichissent une narration à la fois très dense et intelligemment fragmentée. Le dépouillement scénique laisse toute la place au texte qui se cogne sur les murs blancs, sur le plancher de bois, sur les espaces séparant les corps. Ceux des comédien·nes, mais aussi des spectateurs et des spectatrices. Il n’y a délibérément aucune noirceur où se dérober.

Valérie Remise

Les allées et venues entre les deux temporalités, celle où Emma est présente et celle où elle est absente, ne détournent pas l’attention d’une parole qui se livre comme une lettre ouverte. Un plaidoyer dans lequel se mélangent la honte, la culpabilité, la recherche du pardon, le déchirement. Déraspe ne néglige pas non plus le deuil de ceux et celles qui restent.

Geneviève Boivin-Roussy interprète de façon convaincante et poignante cette femme qui n’est que l’ombre d’elle-même. Et que dire d’Éléonore Loiselle dans le rôle de Nina, la fille d’Emma, qui offre une performance des plus marquantes, portée par une tension corporelle, par une sorte de chorégraphie du langage. Une prise de parole à laquelle on ne s’attendait pas. On sent la recherche du mouvement tout au long du spectacle, comme lorsque Tatiana Zinga Botao tente d’exprimer par son corps la disparition d’Emma.

Il y a des petits moments comme ceux-là qu’on pourrait considérer comme des longueurs facilement sacrifiables, mais, en fin de compte, c’est bien peu comparé à la solidité et à la sensibilité de l’œuvre accomplie que livre Rébecca Déraspe.

Ceux qui se sont évaporés

Texte : Rebecca Déraspe. Mise en scène : Sylvain Bélanger. Assistance à la mise en scène : Julien Veronneau. Scénographie et éclairages : Cédric Delorme-Bouchard. Conception sonore : Jean Gaudreau. Costumes : Julie Charland. Maquillages et coiffures : Angelo Barsetti. Avec Geneviève Boivin-Roussy, Élisabeth Chouvalidzé, Josée Deschênes, Vincent Graton, Reda Guerinik, Éléonore Loiselle, Maxime Robin et Tatiana Zinga Botao. Présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 28 mars 2020.

Un commentaire

  1. Michel Vaïs
    Michel Vaïs

    Je suis TRÈS SURPRIS que personne ne mentionne le récit «Les Évaporés du Japon» de Léna Mauger et Stéphane Remael, paru en 2014 aux éditions Les Arènes, en France, en 2014. Ce livre a certainement inspiré Rebecca Déraspe. En tout cas, il constitue entre autres la base d’un conte du conteur belge-japonais Pascal Mitsuro-Guéran, qui l’a raconté notamment en tournée au Québec il y a quelques années.

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