Entrevues

Maryse Lapierre : mettre les solitudes ensemble

La comédienne de Québec, Maryse Lapierre, en plus du jeu qui l’a toujours comblée, a commencé à toucher à la mise en scène dès 2010, mais encore davantage au cours des quatre dernières années. Elle s’est fait notamment remarquer au début 2020 avec la production encensée des Plouffe, d’après l’œuvre de Roger Lemelin adaptée pour le théâtre par Isabelle Hubert, au Théâtre du Trident. Au moment où la crise sanitaire actuelle s’est déclenchée, elle travaillait à l’adaptation de Noms fictifs, un recueil de récits d’Olivier Sylvestre, pour le spectacle de fin d’études des 12 finissant·es du Conservatoire d’art dramatique de Québec (CADQ).

Les représentations annulées (éventuellement remises à une date indéterminée), une immense déception pour ces artistes sur le point d’entamer leur carrière professionnelle, la metteuse en scène a vite compris que l’activité théâtrale n’allait pas reprendre de sitôt – « Je ne suis pas très optimiste, j’espère juste fêter Noël avec mes parents ! » – et s’est tournée vers le web pour récupérer un peu de la démarche entreprise et permettre aux jeunes interprètes de garder l’expérience vivante, qui fera l’objet d’une diffusion en ligne du 4 au 17 mai.

Dans Noms fictifs, Olivier Sylvestre témoigne de son travail comme intervenant dans un centre de répit pour toxicomanes, à travers des histoires de vies écorchées, marquées par la drogue, l’alcool, la violence, d’où ressort une humanité tremblante, résiliente. Maryse Lapierre, invitée par Jacques Leblanc, directeur du CADQ, à mettre en scène ce spectacle des finissant·es, voulait « offrir à chacun·e quelque chose à se mettre sous la dent, qui soit québécois et contemporain. Ces textes ne sont pas écrits pour le théâtre, mais ont quelque chose de très oral, proche du conte urbain. Ils offrent une grande liberté, comme autant de monologues pouvant être joués par des filles ou des gars, de tous les âges. Ça passe par la voix de l’intervenant, Olivier, retranché derrière une vitre pare-balle, mais ça permet aussi une adresse directe au public. Son écriture est très concrète, poétique, dramatique et drôle, sans jamais tomber dans la pitié. Ce n’est pas toujours doux non plus, on passe par beaucoup d’émotions », explique-t-elle.

Langage du corps et jeu à la caméra

Maryse Lapierre, qui dit n’avoir jamais été associée à du théâtre trash, a choisi cette matière explosive en souhaitant mettre ses acteurs et actrices en danger : « On prévoyait 200 heures de répétition… » En vérité, la troupe n’a eu le temps de travailler qu’une semaine, à lire et à choisir les textes, incluant une journée d’exploration physique : « Le langage du corps m’apparaissait très important, je voyais de la danse : même si ce sont des solitudes, il y avait pour moi un lien visible à travers le mouvement dansé. La description du lieu faisait son chemin, avec sa vitre pare-balle et une rangée de casiers, où les usagers et usagères doivent déposer leurs vêtements en arrivant, pour se départir de l’extérieur… Je les percevais un peu comme des apparitions oniriques, j’imaginais quelques effets allant dans ce sens. »

La metteuse en scène tient à préciser que ce qui sera présenté sur le web, « ce n’est pas un spectacle, mais un exercice ; ce n’est pas du théâtre ». Les étudiant·es ont choisi les textes, qu’ils et elles livreront la plupart seul·es, et quelques-un·es en duo. « Ce que le travail nous a appris, c’est que ces personnes qui sortent de la rue pour chercher un répit ne sont pas si loin de nous, nous sommes tous et toutes susceptibles à un moment ou un autre de nous retrouver dans des situations difficiles comme les leurs », note Maryse Lapierre, qui y voit une résonnance très actuelle. Elle n’aura finalement répété que deux heures avec chaque interprète, la forme du monologue permettant à chacun·e de se filmer chez soi, se transformant en autodidacte du cellulaire, de l’ordinateur, de la caméra… après quelques répétitions via Zoom. « C’est un exercice de jeu à la caméra, qui devient la vitre pare-balle : on joue avec la distance. En plus des difficultés techniques rencontrées par certain·es, les interprètes ont trouvé difficile de se regarder, ne voyaient que leurs défauts… C’est aussi un exercice d’indulgence envers soi-même et d’amour de soi. »

Avec la complicité d’Harold Rhéaume, chorégraphe enseignant au Conservatoire, qui a aidé à définir des gestes, « une chorégraphie très simple », le projet a trouvé sa finalité en mettant « des solitudes ensemble, ce qui est très touchant, avoue Maryse Lapierre ; il y a de la tristesse, pour ces jeunes qui ont passé trois ans les un·es sur les autres, à se toucher, c’est beau et bouleversant. » Tout le monde, ici, est sorti de sa zone de confort, y compris les scénographes, deux finissantes en décor et en costumes, dont on pourra admirer les esquisses sur le site de diffusion, dont le lien d’accès sera dévoilé le 4 mai à 19h30 sur la page Facebook du CADQ.

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