Critiques

Manque(s) : L’insuffisance de notre vie

Manque(s)-Théâtre Premier-Acte

Première production postconfinement de la saison, Manque(s) se déploie en quatre tableaux extérieurs présentés en périphérie du théâtre Premier Acte. Tous et toutes portent le masque, tous et toutes sont à deux mètres les un·es des autres. Premiers tests de distanciation avec un public divisé en minigroupes d’une dizaine de personnes. Départs aux quarts d’heure. Nous sommes déjà familiers et familières avec ce théâtre ambulatoire qui s’inscrit dans le prolongement de Où tu vas quand tu dors en marchant. La foule en moins.

Dans Cul-de-sac, un homme cherche la matière dont il est fait en analysant son nom. Est-ce que le nom est assez porteur de sens pour définir son identité, son genre, sa structure mentale ? Il aimerait s’appeler Hercule, un nom qui porte sa propre mythologie, mais que faire avec Manon ou Gabriel, ces noms qui n’évoquent rien ?   Ou ceux dont le genre est interchangeable, Claude, Danielle, Michel… Même les dictionnaires des noms propres et de signes du zodiaque ne peuvent répondre à cette interrogation existentielle. Il éprouve toujours un profond sentiment d’insuffisance. Son univers tourne autour d’une voiture coincée dans un stationnement. Comment démêler le fatras de tous les objets jetés en vrac dans son véhicule, à l’image du chaos qui caractérise sa vie ?

Manque(s)-Premier ActeMi-figue, mi-raisin présente trois personnes aux prises avec les effets secondaires du confinement. Une jeune femme obsédée par un garde-manger lacunaire achète compulsivement avant de s’enfermer dans son bunker. La voisine du deuxième, au contraire, épie le monde de son balcon, méditant sur la métamorphose des papillons. Au-dessus d’elle, un jeune misanthrope, que ses TOC poussent à l’isolement, se risque enfin dans la ville déserte. Il y découvre en toute quiétude la beauté émouvante d’une marmotte. Soulignons ici la plantureuse scénographie, aggripée à l’escalier de secours, habillée de plantes grimpantes et de lumières, amplifiant la qualité de ce texte.

Bleu Renée est un dialogue entre une petite-fille et une série de cartes postales et d’articles de journaux. Ces documents portent la voix de la grand-mère que la vieillesse a isolée du monde. L’ex-championne de natation, personnage surdimensionné aux yeux de sa petite-fille, semblait éternelle, défiant l’âge et la dégénérescence. Elle n’est plus maintenant qu’un écho discret dans la mémoire de Gege.

Manque(s)-Premier ActeL’importance de se laver les dents met en scène un perdant du quotidien, pour qui même l’hygiène élémentaire est une tâche trop exigeante, et un jeune loup déterminé dont le modèle est Laurent Duvernay-Tardif. Le leitmotiv Just do it ! est répété jusqu’à plus soif pendant que le jeune battant fait son yoga et s’entraîne avant de se rendre à ses cours. Le surplus de l’un ne comblera jamais les lacunes de l’autre.

Manque(s) est un beau projet né dans la nécessité, où les membres du collectif (qui devaient présenter Food Club à Premier Acte en mars dernier) s’échangent jeu et écriture, dans une mise en scène de Samantha Clavet. Si le tableau sur le sens des noms propres nous touche peu, les trois autres sont fort bien ficelés. L’intrusion dans la vie des trois locataires comme une photo prise sur le vif, l’émouvant mais trop long dialogue de Gege avec sa grand-mère disparue, la distorsion entre le looser et son double gagnant, proposent une esquisse de nos obsessions où chaque tableau porte en soi une histoire à développer. L’écart entre les voix préenregistrées sur trame audio et le jeu silencieux des interprètes suscite notre attention, malgré les bruits ambiants de circulation ou le chevauchement sonore entre les deux premiers tableaux, ce qui demanderait quelques ajustements.

C’est une rentrée théâtrale jouissive que nous offre cette production livrée dans la fraîcheur du soir. Pour retrouver la joie du spectacle vivant, le détour s’impose. Nous savions bien que les artistes peuvent se réinventer, c’est leur métier, ils et elles en ont fait la démonstration encore une fois.

Manque(s)

Textes : Gabriel Simard, Nicola Boulanger et Edwige Morin, Geneviève Bournival, David Boily et Paul Fruteau De Laclos. Mise en scène : Samantha Clavet. Assistance à la mise en scène et direction de production : Catherine Simard. Conception sonore : Émile Couture. Conception d’éclairages : Marie-Pier Faucher. Scénographie : Dominique Giguère, Geneviève Bournival. Voix et interprétation : David Boily, Samuel Bouchard, Nicola Boulanger, Samantha Clavet, Paul Fruteau De Laclos, Anne-Justine Guestier, Marina Harvey, Edwige Morin, Catherine Simard. Une production du Théâtre Escarpé, présentée à Premier Acte jusqu’au 26 septembre.

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