Critiques

Prélude à La Nuit des rois : Séduction hybride

Prélude à la nuit des rois au TNM

Avant que le ciel nous tombe sur la tête, Frédéric Bélanger devait mettre en scène la comédie romantique shakespearienne La Nuit des rois sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde cet automne. Les choses ayant été ce qu’elles ont été, on a plutôt conçu un spectacle tiré du processus de création, une escale, en quelque sorte, sur le chemin menant à la production finale. Or, au point de vue formel, ce que l’on nous propose s’avère plus achevé que bien des œuvres définitives qu’il nous a été donné de voir. Qui plus est, la webdiffusion (qui devait, avant que ne soit annoncé le second confinement culturel, être offerte en parallèle avec la présentation en salle) éblouit par sa qualité. Prélude à La Nuit des rois jouit en effet de ce qui manquait cruellement à Zebrina, monté en début de saison sur la même scène, ainsi qu’à bien d’autres captations audiovisuelles de spectacles, propositions écartelées entre théâtre et cinéma sans avoir, ni de l’un ni de l’autre, les principaux attraits : le montage. 

Prélude à la nuit des rois au TNM

Ici, trois jours consacrés au tournage ont permis d’offrir au public une œuvre hybride on ne peut plus probante où acteurs, actrices et musiciens se côtoient sur une aire de jeu définie, mais où leur interprétation, ardente, vibrante tout en étant parfaitement exempte d’emphase, est mise en valeur par une variété de plans de caméra (rapprochés, en contre-plongée, travelling, champ/contrechamp), inscrivant ce Prélude à La Nuit des rois dans la lignée du cinéma d’art profondément imprégné de théâtre qu’ont élaboré des réalisateurs tels Alain Resnais, Peter Greenaway et même Éric Rohmer.

Prélude à la nuit des rois au TNM

Ce n’est qu’en ce qui a trait au contenu que l’objet fascinant que nous soumet Bélanger, qui signe l’adaptation – raffinée sans être ampoulée – du texte avec Rébecca Déraspe, peut être considéré comme incomplet. Car l’histoire des jumeaux Viola et Sébastian séparés par un naufrage ainsi que les multiples chassés-croisés galants n’y trouvent pas de dénouement. De ce laboratoire spectacularisé est d’ailleurs absent ce frère qui viendra, tel un deus ex machina, transmuer en deux couples hétérosexuels le triangle amoureux constitué de Viola (ayant revêtu des oripeaux masculins) qui soupire pour son employeur et ami le duc Orsino (Jean-Philippe Perras), se consumant lui-même de désir pour Lady Olivia (Marie-Pier Labrecque), qui elle s’est éprise de Césario-Viola (Eve Landry). Certain·es se surprendront peut-être, par moments, à espérer que ce trio où la figure clé de Viola ne semble pas insensible aux charmes d’Olivia, finira par former une alliance polyamoureuse où le genre n’aurait plus aucune importance. 

Quoi qu’il en soit, dans ce contexte de récits inachevés, la scène où Malvolio lit une fallacieuse missive ne peut s’arrimer à aucune ligne narrative solide et apparaît donc bien orpheline. Cette considération n’enlève par ailleurs rien à l’exquise prestation d’Yves Jacques dans ce tableau, où chaque micromouvement de son faciès est en soi un chef-d’œuvre. Cela et tout le reste – sauf peut-être le pas de deux qui, sans nier sa valeur intrinsèque, prive le public, par l’attention qui lui est accordée par la mise en scène, d’avoir accès à la performance pleine et entière d’Eve Landry et de Marie-Pier Labrecque dans une scène conséquente où elles sont pourtant reléguées, dans l’ombre, à l’arrière-scène – ne peuvent que nous faire brûler d’impatience d’assister à la suite de cette exaltante odyssée artistique. Et bien que le fou campé avec une truculente malice par Benoît McGinnis nous prévienne que « L’espoir est une vilaine addiction. », souhaitons que ce soit tous et toutes ensemble dans un théâtre.

Prélude à La Nuit des rois

Texte : William Shakespeare. Adaptation : Rébecca Déraspe et Frédéric Bélanger. Idéation : Frédéric Bélanger et Thomas Payette. Mise en scène : Frédéric Bélanger. Assistance à la mise en scène et régie : Marie-Hélène Dufort. Conception vidéo : Thomas Payette et HUB Studio. Réalisation : Julien Hurteau, Thomas Payette et Frédéric Bélanger. Costumes : Sarah Balleux. Musique : Adrien Bletton et Jean-Philippe Perras (Groupe Gustafson). Mouvements : Janie Richard et Marcio Vinius. Maquillages : Amélie Bruneau-Longpré. Une production du Théâtre du Nouveau Monde en collaboration avec le Théâtre Advienne que pourra présentée en webdiffusion jusqu’au 18 octobre 2020.

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