Entrevues

Jeunes compagnies de théâtre et pandémie : Vivre pour créer

Depuis plusieurs mois, la situation des artistes de la scène a changé drastiquement. Pour ces grand·es oublié·es de la pandémie, c’est leur vie professionnelle, et parfois même personnelle, qui a basculé. Si même les créateurs et créatrices ayant normalement une bonne visibilité trouvent le confinement extrêmement difficile à plusieurs points de vue, qu’en est-il des artistes émergent·es, de ceux et celles qui tiennent à bout de bras de jeunes compagnies de théâtre ? Qu’adviendra-t-il de ces compagnies dont on craint la survie ?

Ce qui frappe pourtant chez Tatiana Zinga Botao, cofondatrice du Théâtre de la Sentinelle, tout comme chez Daphnée Côté-Hallé, cofondatrice et co-directrice artistique d’Une Autre Compagnie de Théâtre, c’est leur flamme intérieure, leur enthousiasme.

Jorge Camarotti

Tatiana Zinga Botao évoque les moments historiques pour la communauté noire ayant secoué notre société durant le confinement du printemps dernier. Comme plusieurs, la jeune comédienne et réalisatrice a senti que l’esprit créatif des membres de sa compagnie a été complètement anéanti au début de la pandémie. C’est à la suite du décès tragique de Georges Floyd et de l’envolée du mouvement Black Lives Matter que l’imaginaire de La Sentinelle est ressuscité. « Si en temps de pandémie mondiale, l’art a pu nous sembler secondaire et que tout paraissait soudain être devenu une question de vie ou de mort, la montée du racisme et les événements sociaux importants qui se produisaient aux États-Unis ont fait renaître en nous le besoin de travailler, de nous exprimer et de monter sur scène. ». La Sentinelle était déjà en recherche-exploration depuis quelque temps pour plusieurs projets traitant de la réalité de communautés racisées, notamment une version en créole de la pièce Andromaque qui devait être présentée à quelques endroits cet automne. L’équipe a alors fait le choix de les peaufiner, de les retravailler, mais aussi de les adapter à la situation actuelle.

Garder la flamme

L’inspiration est aussi venue à manquer du côté d’Une Autre Compagnie de Théâtre. Pour Daphnée Côté-Hallé, c’est le fait même de ne plus avoir accès, comme spectateurs et spectatrices, à du théâtre qui coupe les ailes des créateurs et créatrices. Elle souligne l’importance que la consommation d’œuvres théâtrales de façon hebdomadaire, et ce, depuis un tout jeune âge, a eu sur son parcours.

La comédienne et artiste visuelle explique que le temps alloué par le confinement aura tout de même permis aux membres d’Une Autre Compagnie de Théâtre de se réaligner d’un point de vue administratif : « Être une jeune compagnie, c’est aussi ça. On n’est que trois et on doit passer de longues heures à remplir des demandes de subventions, à mettre le site web à jour et à faire de la paperasse administrative. À travers nos nombreux projets personnels, on ne prenait plus le temps de le faire, et je crois qu’on peut dire qu’on a été productifs et productives parce que la pandémie nous a donné le temps de faire ça. »

Pour les deux créatrices, l’échange et le contact sont au cœur même du théâtre. Elles sont toutes les deux convaincues de l’impact que ce grand manque aura sur la création théâtrale dans les mois à venir. « L’acteur ou l’actrice est un être social de nature. Je crois qu’une majorité d’entre nous fait du théâtre pour ça. En tout cas moi, c’est pour l’aspect social que je fais du théâtre. C’est pour pouvoir échanger avec les gens. », explique Tatiana Zinga Botao. « Notre compagnie est née du travail d’équipe. On a bâti nos créations sur les forces de chacun et chacune. C’était la première fois qu’on devait travailler séparément et ça a coupé l’élan de notre projet. C’est infiniment plus difficile de se rejoindre et de se coordonner ; chacun, chacune vit un peu dans le déni et tente de vivre son confinement du mieux qu’il peut. », confie à son tour Daphnée Côté-Hallé.

Kelly Jacob

La manière de pratiquer les arts a été entièrement bouleversée, et pour la jeune autrice et interprète, c’est le fait que plusieurs artistes soient forcé·es de complètement repenser leurs projets qui est le plus démoralisant. Plusieurs spectacles ont été annulés ou encore déplacés, mais pour certain·es, les productions en cours d’élaboration ont dû être retravaillées à la source. Dans le cas d’Une Autre Compagnie de Théâtre, toute création a été mise sur pause à la suite de la pandémie en raison de conflits d’horaire entre les trois membres.

Par contre, lorsqu’on leur demande si elles craignent qu’une écriture théâtrale plus noire naisse de cette pandémie, les deux artistes s’accordent : non, le théâtre est porteur d’énergie et de lumière : « Les artistes à bout de souffle ne deviennent pas plus sombres. Ils et elles deviennent plus personnel·les dans leurs œuvres et parlent de l’urgence de vivre. Ceux et celles qui ont réellement été épuisé·es par la situation actuelle ont malheureusement choisi de faire autre chose et je les comprends. », témoigne Tatiana Zinga Botao.

Daphnée Côté-Hallé, quant à elle, s’est toujours décrite comme une optimiste et espère que le théâtre reprendra sa place et qu’il effectuera un grand retour : « Je comprendrais complètement l’arrivée d’un théâtre plus sombre. Je me mets à la place des gens pour qui le théâtre est toute leur vie et il est certain que je serais plus cynique dans mon travail et que je n’aurais pas énormément de choses nouvelles à dire. Cependant, je pense aussi que nous vivons à une époque qui est déjà suffisamment difficile comme ça, et que le théâtre existe pour pouvoir mettre du beau dans nos vies, pour pouvoir y mettre de l’espoir. Ce serait dommage de se servir de cet art pour rendre le monde encore plus désolant. Je ne défends pas l’idée que le théâtre doit être uniquement du divertissement, il doit générer un questionnement, c’est clair. Mais je pense qu’il doit aussi générer de la magie et des étincelles, et j’espère que les gens vont continuer à vouloir aller au théâtre pour qu’il puisse nous sortir de cette réalité sombre là. »

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