Dans le décor luxueux d’une chambre-salon garnie de bouquets de glaïeuls funèbres, aux murs, tentures et miroirs tout en hauteur, Madame et sa bonne, Claire, ont un échange serré marqué par le mépris de l’une et la servilité exaspérée de l’autre. Leur jeu devient dangereux lorsque Claire, mains gantées de caoutchouc, veut étrangler sa maîtresse. Bien que cette pièce de Jean Genet ait été montée quelques fois chez nous, elle demeure méconnue du public, à en juger par les «ah!» étonnés jaillis de la salle après une demi-heure de représentation: la sonnerie les avertissant du retour de Madame force alors les deux sœurs, Solange et Claire, à mettre fin à la «cérémonie» pour tout ranger avant que leur patronne les surprenne avec ses robes et ses bijoux.
Le public – s’il n’a pas saisi l’unique passage, une phrase, où Claire corrige sa sœur qui s’est trompée en se nommant Solange – comprend que la plus âgée, Solange, jouait le rôle de Claire, qui, elle, était Madame, dans l’étonnant rituel mis en scène précédemment. Un jeu, on le devine, que les domestiques rejouent à l’envi, peut-être depuis des lustres, à travers lequel elles expriment la haine de leur maîtresse, leur lassitude de servir tous ses caprices, de supporter sans broncher son mépris qu’elles ont fini par intégrer au point de ressentir du dégoût l’une pour l’autre. Leur honte tient dans leur incapacité de mener à bien leur projet de tuer Madame.
Tout juste Solange et Claire ont-elles le temps de se réjouir d’avoir fait arrêter Monsieur, le mari de Madame, grâce à de mystérieuses lettres de dénonciation écrites par la plus jeune, qu’un coup de téléphone de Monsieur leur annonçant sa libération conditionnelle – et promettant de retrouver l’auteur de ces lettres! – les place dans un état de désarroi affolé. Le pot aux roses va être découvert, et voilà Madame, sur les entrefaites, qui rentre chez elle, désespérée de ce qui arrive à son mari : «Incarcéré! Incarcéré!» répète-t-elle, anéantie. Cette scène, colorée par la pétillante interprétation d’une Louise Turcot en grande forme, enjouée, théâtrale, d’une vacherie incomparable avec ses bonnes, qui cherchent en vain à lui faire avaler une tisane empoisonnée, marque un tournant.
Dès qu’elle apprend la libération de son mari, qui l’attend au restaurant, Madame se précipite pour le rejoindre. Au grand dam des sœurs, qui, en échouant encore une fois à l’assassiner, ont signé leur probable arrestation. Reprend alors leur jeu de rôles torturé, qui se résoudra de façon inattendue, tragique, inéluctable. Mais au moment où le rideau s’abaisse sur le corps inerte de Claire, vêtue en Madame, on peut se demander si le jeu ne va pas reprendre le lendemain matin… L’ambiguïté est partout dans cette pièce où la mort rôde, omniprésente, espérée comme une libération.
Dans ce huis clos, cet espace intérieur restreint, petit monde fermé sur lui-même, la mise en scène sobre de Marc Béland se distingue par la présence intense des comédiennes, trois actrices magnifiques au sommet de leur art. L’audace vient de ce casting improbable mais inattaquable: le fait de confier les rôles de Solange et Claire, qu’on a l’habitude de voir jouer par des comédiennes plus jeunes, à des interprètes vieillissantes, permet de bien faire ressentir le poids des années de service et d’humiliation, et rend même l’idée du suicide final crédible. Markita Boies, en Claire, passe par toutes les émotions, forte, rusée, angoissée. Lise Roy, habitée par la haine de Solange, sa frustration, sa révolte, jouant de son grand corps d’Olive Oil, livre encore un des grands rôles de sa carrière. Enfin, joie immense, pas un mot de la pièce, magnifique, ne se perd. Cadeau.
Dans le décor luxueux d’une chambre-salon garnie de bouquets de glaïeuls funèbres, aux murs, tentures et miroirs tout en hauteur, Madame et sa bonne, Claire, ont un échange serré marqué par le mépris de l’une et la servilité exaspérée de l’autre. Leur jeu devient dangereux lorsque Claire, mains gantées de caoutchouc, veut étrangler sa maîtresse. Bien que cette pièce de Jean Genet ait été montée quelques fois chez nous, elle demeure méconnue du public, à en juger par les «ah!» étonnés jaillis de la salle après une demi-heure de représentation: la sonnerie les avertissant du retour de Madame force alors les deux sœurs, Solange et Claire, à mettre fin à la «cérémonie» pour tout ranger avant que leur patronne les surprenne avec ses robes et ses bijoux.
Le public – s’il n’a pas saisi l’unique passage, une phrase, où Claire corrige sa sœur qui s’est trompée en se nommant Solange – comprend que la plus âgée, Solange, jouait le rôle de Claire, qui, elle, était Madame, dans l’étonnant rituel mis en scène précédemment. Un jeu, on le devine, que les domestiques rejouent à l’envi, peut-être depuis des lustres, à travers lequel elles expriment la haine de leur maîtresse, leur lassitude de servir tous ses caprices, de supporter sans broncher son mépris qu’elles ont fini par intégrer au point de ressentir du dégoût l’une pour l’autre. Leur honte tient dans leur incapacité de mener à bien leur projet de tuer Madame.
Tout juste Solange et Claire ont-elles le temps de se réjouir d’avoir fait arrêter Monsieur, le mari de Madame, grâce à de mystérieuses lettres de dénonciation écrites par la plus jeune, qu’un coup de téléphone de Monsieur leur annonçant sa libération conditionnelle – et promettant de retrouver l’auteur de ces lettres! – les place dans un état de désarroi affolé. Le pot aux roses va être découvert, et voilà Madame, sur les entrefaites, qui rentre chez elle, désespérée de ce qui arrive à son mari : «Incarcéré! Incarcéré!» répète-t-elle, anéantie. Cette scène, colorée par la pétillante interprétation d’une Louise Turcot en grande forme, enjouée, théâtrale, d’une vacherie incomparable avec ses bonnes, qui cherchent en vain à lui faire avaler une tisane empoisonnée, marque un tournant.
Dès qu’elle apprend la libération de son mari, qui l’attend au restaurant, Madame se précipite pour le rejoindre. Au grand dam des sœurs, qui, en échouant encore une fois à l’assassiner, ont signé leur probable arrestation. Reprend alors leur jeu de rôles torturé, qui se résoudra de façon inattendue, tragique, inéluctable. Mais au moment où le rideau s’abaisse sur le corps inerte de Claire, vêtue en Madame, on peut se demander si le jeu ne va pas reprendre le lendemain matin… L’ambiguïté est partout dans cette pièce où la mort rôde, omniprésente, espérée comme une libération.
Dans ce huis clos, cet espace intérieur restreint, petit monde fermé sur lui-même, la mise en scène sobre de Marc Béland se distingue par la présence intense des comédiennes, trois actrices magnifiques au sommet de leur art. L’audace vient de ce casting improbable mais inattaquable: le fait de confier les rôles de Solange et Claire, qu’on a l’habitude de voir jouer par des comédiennes plus jeunes, à des interprètes vieillissantes, permet de bien faire ressentir le poids des années de service et d’humiliation, et rend même l’idée du suicide final crédible. Markita Boies, en Claire, passe par toutes les émotions, forte, rusée, angoissée. Lise Roy, habitée par la haine de Solange, sa frustration, sa révolte, jouant de son grand corps d’Olive Oil, livre encore un des grands rôles de sa carrière. Enfin, joie immense, pas un mot de la pièce, magnifique, ne se perd. Cadeau.
Les Bonnes de Jean Genet
Mise en scène : Marc Béland
Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 28 avril