Directeur du Centre chorégraphique national de Roubaix et du Nord depuis janvier 2014, enfant terrible et chéri de la danse contemporaine européenne, Olivier Dubois a d’abord été interprète pour Angelin Preljocaj, Karine Saporta, Sasha Waltz, Dominique Boivin et surtout Jan Fabre, qui l’a révélé en tant qu’artiste. Son premier succès au festival d’Avignon avec Pour tout l’or du monde, un solo créé en 2007 a été présenté à Montréal quatre ans plus tard.
Acclamé au Festival d’Avignon en 2012, Tragédie a fait la gloire de son chorégraphe. Auréolé d’un parfum de scandale, le spectacle a bénéficié d’une excellente publicité quand il a été menacé d’interdiction de représentation dans une mairie d’extrême droite en France. Il n’en fallait pas plus pour hurler à la censure et à l’ignorance. Et tout cela pourquoi? Parce que les 18 danseuses et danseurs évoluent nus.
Cette nudité, qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive, n’est pourtant ni spectaculaire ni pornographique. Elle est le cœur battant du spectacle, évident et nécessaire – contrairement à d’autres démarches plus racoleuses. Rien de pornographique ici, ni même de sensuel, au contraire, c’est une nudité pudique et plastique, comme on parle de nu académique en peinture, qui montre la puissance et l’intensité des corps au travail.
Tragédie s’ouvre sur une longue série d’aller et retour, du fond du plateau vers l’avant-scène, une marche rythmée en 12 pas comme les pieds d’un alexandrin, martelée par les coups sourds de la musique techno de François Caffenne. D’abord une danseuse, puis deux, puis quatre et jusqu’à l’ensemble des danseurs vont et viennent dans un mouvement perpétuel et hypnotique. Des corps aux visages impassibles, surgissant de l’ombre, qui d’un geste délicat écartent un rideau pour fendre l’air, ouvrir devant soi un chemin, se présenter face au public, faire demi-tour et disparaitre.
Puis, subrepticement, le bel ordre dérape, par un plié qui s’échappe, une arabesque du bras, un écart dans la trajectoire. Les mouvements répétitifs s’amplifient jusqu’à l’usure du geste, se décalent, se démultiplient dans une lente progression pour atteindre la transe, comme la montée d’un orgasme. Les corps qui jusque là se croisaient sans se toucher, se rejoignent, s’effondrent, se relèvent, s’entremêlent avant de reprendre leur marche obsédante.
Corps blancs dans la lumière crue, de ce blanc marmoréen qui évoque les statues antiques, corps qui se voilent d’ombre et de l’ambre des éclairages qui dorent la peau, la réchauffent. Les danseurs donnent à voir le corps au travail : la saillie des muscles, la naissance des rougeurs, les perles de sueur, la contraction de la respiration; comment le corps traversé par un courant d’énergie se sculpte et se transforme.
Depuis Roland Barthes, on sait que le costume est un «vêtement-qui-parle», qui informe, définit, catalogue et trahit. Nus, nous sommes tous pareils. Universalité du corps. Ne dit-on pas se présenter «dans sa plus simple expression»? C’est bien de cela dont il s’agit dans Tragédie. Une simple expression de l’humain, un corps animé d’une âme, secoué de pulsions de vie et de mort.
Ni misérable ni triomphant, ni séducteur et encore moins provocant, le nu selon Dubois touche à l’essence de l’être, fort et fragile à la fois. Il raconte la solitude devant sa destinée, «de l’inconvénient d’être né», pour reprendre Cioran, et de la tragédie d’être au monde si seul parmi ses semblables (ce qui n’aurait pas déplu à Beckett.)
Le chorégraphe virtuose a composé des tableaux de groupes magnifiques, où chaque mouvement est ancré dans l’espace, d’une précision rigoureuse et d’une ligne parfaite, heurtant ou s’harmonisant à l’ensemble. Le nombre de danseurs – fait de plus en plus rare au fur et à mesure que se réduit le soutien à la culture – donne une puissance incomparable à l’œuvre. L’engagement total des interprètes transcende la danse, magnifie les corps jusqu’à l’épuisement final, sorte d’apothéose qui nous laisse tremblant et subjugué.
Tragédie. Chorégraphie d’Olivier Dubois. Une production COD, présentée par Danse Danse. Au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 3 mai 2014.
Directeur du Centre chorégraphique national de Roubaix et du Nord depuis janvier 2014, enfant terrible et chéri de la danse contemporaine européenne, Olivier Dubois a d’abord été interprète pour Angelin Preljocaj, Karine Saporta, Sasha Waltz, Dominique Boivin et surtout Jan Fabre, qui l’a révélé en tant qu’artiste. Son premier succès au festival d’Avignon avec Pour tout l’or du monde, un solo créé en 2007 a été présenté à Montréal quatre ans plus tard.
Acclamé au Festival d’Avignon en 2012, Tragédie a fait la gloire de son chorégraphe. Auréolé d’un parfum de scandale, le spectacle a bénéficié d’une excellente publicité quand il a été menacé d’interdiction de représentation dans une mairie d’extrême droite en France. Il n’en fallait pas plus pour hurler à la censure et à l’ignorance. Et tout cela pourquoi? Parce que les 18 danseuses et danseurs évoluent nus.
Cette nudité, qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive, n’est pourtant ni spectaculaire ni pornographique. Elle est le cœur battant du spectacle, évident et nécessaire – contrairement à d’autres démarches plus racoleuses. Rien de pornographique ici, ni même de sensuel, au contraire, c’est une nudité pudique et plastique, comme on parle de nu académique en peinture, qui montre la puissance et l’intensité des corps au travail.
Tragédie s’ouvre sur une longue série d’aller et retour, du fond du plateau vers l’avant-scène, une marche rythmée en 12 pas comme les pieds d’un alexandrin, martelée par les coups sourds de la musique techno de François Caffenne. D’abord une danseuse, puis deux, puis quatre et jusqu’à l’ensemble des danseurs vont et viennent dans un mouvement perpétuel et hypnotique. Des corps aux visages impassibles, surgissant de l’ombre, qui d’un geste délicat écartent un rideau pour fendre l’air, ouvrir devant soi un chemin, se présenter face au public, faire demi-tour et disparaitre.
Puis, subrepticement, le bel ordre dérape, par un plié qui s’échappe, une arabesque du bras, un écart dans la trajectoire. Les mouvements répétitifs s’amplifient jusqu’à l’usure du geste, se décalent, se démultiplient dans une lente progression pour atteindre la transe, comme la montée d’un orgasme. Les corps qui jusque là se croisaient sans se toucher, se rejoignent, s’effondrent, se relèvent, s’entremêlent avant de reprendre leur marche obsédante.
Corps blancs dans la lumière crue, de ce blanc marmoréen qui évoque les statues antiques, corps qui se voilent d’ombre et de l’ambre des éclairages qui dorent la peau, la réchauffent. Les danseurs donnent à voir le corps au travail : la saillie des muscles, la naissance des rougeurs, les perles de sueur, la contraction de la respiration; comment le corps traversé par un courant d’énergie se sculpte et se transforme.
Depuis Roland Barthes, on sait que le costume est un «vêtement-qui-parle», qui informe, définit, catalogue et trahit. Nus, nous sommes tous pareils. Universalité du corps. Ne dit-on pas se présenter «dans sa plus simple expression»? C’est bien de cela dont il s’agit dans Tragédie. Une simple expression de l’humain, un corps animé d’une âme, secoué de pulsions de vie et de mort.
Ni misérable ni triomphant, ni séducteur et encore moins provocant, le nu selon Dubois touche à l’essence de l’être, fort et fragile à la fois. Il raconte la solitude devant sa destinée, «de l’inconvénient d’être né», pour reprendre Cioran, et de la tragédie d’être au monde si seul parmi ses semblables (ce qui n’aurait pas déplu à Beckett.)
Le chorégraphe virtuose a composé des tableaux de groupes magnifiques, où chaque mouvement est ancré dans l’espace, d’une précision rigoureuse et d’une ligne parfaite, heurtant ou s’harmonisant à l’ensemble. Le nombre de danseurs – fait de plus en plus rare au fur et à mesure que se réduit le soutien à la culture – donne une puissance incomparable à l’œuvre. L’engagement total des interprètes transcende la danse, magnifie les corps jusqu’à l’épuisement final, sorte d’apothéose qui nous laisse tremblant et subjugué.
Tragédie. Chorégraphie d’Olivier Dubois. Une production COD, présentée par Danse Danse. Au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 3 mai 2014.