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Natacha Filiatrault : Dans l’œil du spectateur prédateur

© Julie Artacho

Quelles lois gouvernent ceux et celles qui, plongés dans l’obscurité, dévorent du regard en silence le corps du performeur devenu offrande? Qu’adviendrait-il si on laissait à ce prédateur le soin d’amener le spectacle là où il le souhaitait vraiment?

Après avoir soumis son public au conditionnement comportemental dans Pavlov (2015), bousculant son apparente passivité au passage, Natacha Filiatrault récidive cette année avec Stanford, qu’elle présente au festival Zone Homa. Dans cette nouvelle proposition chorégraphique centrée sur la réception du spectacle, elle reprend l’idée de chauffeur de salle incarné par David Strasbourg et confie aux mains du public un certain pouvoir de décision sur le sort de ses interprètes. «Je trouve qu’en tant que spectateur, on est en général dans une position un peu masturbatoire, plongé dans notre petite bulle dans le noir. Être spectateur, c’est être un peu voyeur, un peu sanguinaire, tout en étant empathique. Dans Stanford, je cherche à jouer avec cette étrange dualité», affirme Natacha Filiatrault, qui rêve de voir la scène transformée en ring de boxe pour l’occasion.

On discerne avec évidence l’héritage de Dave St-Pierre dans la démarche de la chorégraphe qui, depuis sept ans, prête ses talents d’interprète à celui qu’on surnomme encore l’enfant terrible de la danse québécoise. «Le fait d’abattre le quatrième mur est central dans la démarche de Dave [St-Pierre]. Même si j’estime et comprends que l’interaction n’est pas toujours nécessaire, par expérience, j’aime voir un public qui réagit et amène le spectacle quelque part, quitte à ce qu’il n’embarque pas et nous rejette», explique l’interprète qui faisait partie de la distribution d’Un peu de tendresse, bordel de merde!, œuvre dans laquelle les danseurs, dans leur plus simple appareil, allaient jusqu’à se glisser sur les cuisses des spectateurs.

Le titre évocateur, Stanford, fait directement référence à l’expérience sur le comportement en milieu carcéral, menée dans l’université d’élite en 1971 auprès d’un groupe d’étudiants en psychologie. L’étude tournera au vinaigre et se transformera en démonstration choc de la banalité du mal, alors que certains, jouant les rôles de prisonnier, se retrouvaient à la merci de ceux incarnant les gardiens de prison. Cependant, dans sa proposition, il ne s’agit pas de transposer l’expérience troublante à la scène et de choquer pour choquer, mais plutôt de sortir le spectateur de sa zone de confort en l’invitant à réfléchir sur les pulsions qu’il cherche à satisfaire en venant au spectacle.

© Jonathan Allen et Alexandra Gélinas

Une étude de l’humain

«Les expériences psychologiques faites sur les humains me fascinent», affirme la chorégraphe. «Souvent face à une performance de danse ou au théâtre, on se dit qu’on va s’asseoir devant une œuvre et étudier l’humain qui est présent sur scène. Mais, je pense au final qu’il s’agit autant d’une étude de l’humain sur scène que de celui qui le regarde.» Loin de vouloir miser sur la culpabilité, elle privilégie le caractère ludique de l’interaction afin d’établir un véritable partage de responsabilité entre public et interprètes. «Je ne me donne pas le mandat de réprimander le spectateur. Au contraire, ça me dérange, les œuvres où on veut infliger une leçon. L’objectif est plutôt de tendre un miroir.» En d’autres termes, l’amener à observer ses réflexes les plus basiques et à prendre conscience de ce à quoi on le conditionne.

Pour mener l’expérience, elle s’entoure de quatre interprètes aux profils singuliers – dont son mentor, Dave St Pierre – porteurs de référence assumée à la culture pop à côté de laquelle, selon elle, les artistes ne peuvent plus passer. Tirant ses influences de chorégraphes audacieux tels que Frédéric Tavernini, Anne Thériault ou encore Mélanie Demers, l’artiste de la relève est bien partie pour se démarquer avec ces deux dernières œuvres engageantes. On pourra d’ailleurs voir Pavlov réadapté en novembre prochain à Tangente lors du programme «Au-delà du regard».

Stanford

Chorégraphie: Natacha Filiatrault. Musique: Tomas Furey. Avec David Strasbourg, Érich Étienne, Jean-Philippe Baril Guérard, Marie-Ève Carrière et Dave St- Pierre. À Espace Libre, à l’occasion de la Zone Homa, le 17 août 2016.

Mélanie Carpentier

À propos de

Journaliste spécialisée en danse pour Le Devoir et enseignante de français langue seconde, elle a été membre de la rédaction de JEU de 2017 à 2018.