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Priscilla Guy et Xavier Malo : l’art de l’infiltration

Harmonie Fortin-Léveillé

Interrompre le cours des choses et saisir les gens par surprise en s’immisçant pendant une dizaine de minutes dans leur quotidien. Voilà ce que les danseurs Priscilla Guy et Xavier Malo se plaisent à faire dans Les Installations mouvantes, une pièce de la compagnie Mandoline hybride qui fait surgir la danse dans des espaces intimistes.

Créée en 2010 avec la danseuse Harmonie Fortin-Léveillé pour le Spa Balnea de Bromont, l’œuvre in situ a depuis fait du chemin. En 7 ans, elle a été adaptée pour des bistros, des restaurants, des cafés, tournant en Europe et dans une vingtaine de villes au Québec, allant même jusqu’à infiltrer une prison et une soupe populaire. Les deux artistes, ainsi que les musiciens Laurence Sabourin-Laflamme et Benoît Paradis, s’apprêtent à récidiver cet été en sillonnant la province à la conquête de nouveaux publics.

Le principe est simple: de connivence avec les commerçants et les diffuseurs, sans que les clients soient au courant, les danseurs infiltrent un lieu et créent des saynètes à partir d’objets du quotidien. La clientèle se retrouve ainsi «prise en otage» pour une courte performance dansée. «On cherche à déstabiliser, affirme Priscilla Guy, à déplacer les attentions, à bousculer gentiment le spectateur, sans créer de malaise.» Le défi est là pour les artistes. Il leur faut ravir le public sans que celui-ci se sente prisonnier.

N’ayant pas pour but d’être revendicatrice, la pièce porte néanmoins une réflexion sur la place de l’art en société. «On s’est beaucoup interrogés sur les limites de la dramaturgie, affirme la chorégraphe. Certaines sections ont été travaillées pour inclure le public, et non pas le pousser dans un coin. À la fin, les gens éprouvent souvent le besoin de parler de ce qu’ils ont vécu. Certains ne sont pas ravis immédiatement, d’autres vont être parfois incommodés ou vivre de l’incompréhension. Il y a place à des émotions très différentes.»

Si Xavier Malo sent que le public est «difficile», il prend plaisir à le secouer un peu: «On joue avec cette peur qu’ont les gens d’être impliqués dans la performance. On sait maintenant comment les approcher et sentir les limites. Quand on réussit à passer outre la peur, c’est d’autant plus jouissif. Il n’est pas question de rire des gens, mais plutôt de partage et de communication. On fait juste ouvrir les possibilités de chaque instant et de chaque lieu.» La forme de la pièce en tant que telle est porteuse d’un message, ajoute le danseur: «Elle pose des questions sur notre rapport au quotidien et sur la tension entre l’espace public et l’espace privé, bien que dans les thématiques et les mouvements elle reste très légère.»

Omer Yukseker

Alors que la sécurité dans les espaces publics est sans cesse resserrée, Priscilla Guy voit le fait d’investir un lieu comme un geste politique. Dès lors, la danse in situ implique bien plus qu’une simple représentation hors les murs et sans scène. Il s’agit bien sûr de composer avec l’architecture et le mobilier des lieux, mais aussi avec les cadres et les codes sociaux: «Présenter le spectacle le soir dans un resto chic n’équivaut pas à la présenter dans un café en plein après-midi. Pour pouvoir s’infiltrer, il faut adopter les gestes des gens qui se trouvent dans ces endroits. On ne brise pas la norme de la même façon partout. Ce qui est subversif, ce n’est pas forcément ce qui est spectaculaire ou tape-à-l’œil, c’est plutôt ce qui vient toucher à l’inattendu, toucher à un confort, ébranler une certitude.»

Laissant place à l’improvisation, la chorégraphie reste malléable, propice aux interactions pour faire entrer les spectateurs dans la danse. Grâce aux tournées et à la multiplicité des lieux infiltrés, Les Installations mouvantes ont su se bonifier et promettent de séduire sur leur passage de nouveaux spectateurs.

Les installations mouvantes

Direction artistique: Priscilla Guy. Musiciens: Laurence Sabourin-Laflamme, Benoit Paradis et Elsa Vadnais-Malo. Création et interprétation (en rotation): Harmonie Fortin-Léveillé, Xavier Malo, Marc-André Poliquin, Emilie Morin, Josiane Bernier et Ariane Voineau. Une production de Mandoline hybride. En tournée au Québec du 28 juillet au 30 septembre 2017. En tournée en Colombie-Britannique et au Québec du 24 juin au 8 septembre 2018.

Mélanie Carpentier

À propos de

Journaliste spécialisée en danse pour Le Devoir et enseignante de français langue seconde, elle a été membre de la rédaction de JEU de 2017 à 2018.