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Marjolaine Beauchamp en toute vérité

Jérôme Guibord

Du 11 au 16 septembre, la 7e édition de la biennale Zones Théâtrales (ZT) prend d’assaut les scènes du centre-ville d’Ottawa: 7 spectacles, 3 œuvres en chantiers, 6 lectures inédites, des rencontres professionnelles et des projets qui ne cadrent pas avec les modes de présentation conventionnels.

Poète, slameuse, comédienne et auteure dramatique, Marjolaine Beauchamp prend part aux ZT avec M.I.L.F., une exploration du tabou entourant la relation entre maternité et sexualité. Après Taram, créé en 2011, Beauchamp retrouve le Théâtre du Trillium et le metteur en scène Pierre Antoine Lafon Simard.

L’acronyme MILF signifie Mother I’d Like to Fuck. Cette expression, qui concerne d’abord la pornographie, Marjolaine Beauchamp l’emploie bien entendu de manière à la resémantiser: «Même après un geste hautement significatif, celui de donner la vie, la femme est reléguée à sa capacité à répondre aux standards physiques et temporels de la sexualité moderne où on associe l’accès au plaisir à des critères normatifs. L’expression est dégradante, mais toute entreprise de désacralisation nécessite selon moi la réappropriation des termes dérangeants et leur utilisation sans vergogne.»

Pour écrire M.I.L.F., l’auteure explique qu’elle a puisé à des expériences intimes, personnelles, mais qu’elle a surtout eu la chance de rencontrer beaucoup de gens et d’échanger avec eux sur ce sujet à travers différentes activités communautaires: «Ce fut un carburant important. On aborde la sexualité, et tout ce qui la précède ou la suit dans la vie des femmes qui ont eu un enfant, sans aucun tabou. On en parle, on en rit, on en pleure. À mon sens, la désacralisation passe aussi par la production d’œuvres qui traitent de la sexualité des femmes, tout simplement.»

Le spectacle donne la parole à trois femmes, incarnées par l’auteure, Geneviève Dufour et Catherine Levasseur-Terrien. «J’ai rapidement eu envie d’aller plus loin que la sexualité, explique Beauchamp. J’ai souhaité explorer l’objectification de la condition de mère, celle qu’on veut baiser (MILF), celle qu’on veut tuer (MILK), celle qu’on veut sauver (MILS). Mes trois personnages ondulent, sans autre fil narratif que leur évolution, leurs échecs, leurs réussites et leurs actes d’émancipations, conscients ou non.»

Avec le metteur en scène Pierre Antoine Lafon Simard, Marjolaine Beauchamp affirme travailler à la définition d’un théâtre essentiel, «où tout objet, tout artifice, toute métaphore ou allégorie est puisée à même la matière dramaturgique et son sujet»: «La mise en espace des textes répond à une série de codes établis d’avance, des contraintes dont nous ne dérogeons pas. Nous essayons de ne laisser aucune place au superflu, au décoratif. Pour M.I.L.F., nos choix esthétiques ont été guidés par l’univers de la pornographie sur Internet, sa représentation comme ses mécaniques. On pousse ces images dans leurs retranchements, en donnant une voix aux femmes, à leur vérité.»

M.I.L.F.

Texte: Marjolaine Beauchamp. Mise en scène: Pierre Antoine Lafon Simard. Éclairages: Guillaume Houët. Musique: Pierre-Luc Clément. Avec Marjolaine Beauchamp, Geneviève Dufour et Catherine Levasseur-Terrien. Une production du Théâtre du Trillium (Ontario). À la Nouvelle Scène Gilles Desjardins, à l’occasion des Zones Théâtrales, les 11 et 12 septembre 2017. Puis du 6 au 9 décembre 2017.

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.