Critiques

Buffles : La Loi de la jungle

Joannie Verreault

Découvrir en une seule soirée un lieu intriguant, une compagnie prometteuse, un auteur passionnant et des comédiens talentueux, voilà exactement ce que propose le Théâtre à l’eau froide en présentant dans une ancienne usine au pied du pont Jacques-Cartier une pièce du Barcelonais Pau Miro intitulée Buffles.

Mis en scène par Luce Pelletier, le spectacle d’une heure, offert en mode cabaret dans l’intimiste salle de répétition du Théâtre de l’Opsis, est un véritable bijou, un objet d’une construction implacable exécuté avec beaucoup de précision par Christophe Baril, Isabeau Blanche, Ann-Catherine Choquette, Daniel D’Amours et Kariane Héroux-Danis, récents diplômés de l’École de théâtre de Saint-Hyacinthe.

Joannie Verreault

Tout en faisant écho aux fables de La Fontaine et au Rhinocéros de Ionesco, le texte de Pau Miro demeure fondamentalement tragique. Premier volet d’une trilogie animalière complétée par Lions et Girafes, la pièce rassemble les troublantes confessions d’une fratrie de buffles, trois sœurs et deux frères chargés, après la disparition du plus jeune, Max, emporté par un lion, puis de leur mère, volatilisée dans les mêmes circonstances, de s’occuper de la blanchisserie familiale, en pleine jungle urbaine.

D’un point de vue strictement littéraire, construire et surtout maintenir une métaphore animalière est un défi de taille, un pari que l’auteur espagnol né en 1974 relève admirablement. D’abord parce que l’allégorie est riche, avec son lexique, sa poésie et ses indices judicieusement semés, mais aussi parce qu’elle est assez mystérieuse, assez trouée pour donner libre cours à l’imagination du spectateur. En ce sens, les choix de Luce Pelletier sont irréprochables. Sobre, tirant habilement profit d’un espace ingénieusement éclairé, la mise en scène permet d’apprécier la remarquable performance des comédiens et de laisser la partition résonner en nous.

Joannie Verreault

Effectivement, entre notre existence et celle de cette famille de buffles devant partager pour le meilleur et pour le pire le territoire et les ressources avec leurs voisins, éléphants, antilopes et oiseaux, les parallèles à établir sont infinis. Dans la violence comme dans la solidarité, dans le deuil comme dans la célébration, guidés par nos instincts et nos désirs, nous leur ressemblons terriblement. Si bien que la pièce, courtepointe de récits initiatiques soigneusement déclinés en chœurs, monologues et dialogues, est une riche et émouvante réflexion sur ce qu’on appelle aujourd’hui le vivre ensemble.

Buffles

Texte: Pau Miro. Traduction: Clarice Plasteig Dit Cassou. Mise en scène: Luce Pelletier. Éclairages: Maude Picard. Scénographie, accessoires et costumes: Stéphanie Blais-Coutu. Son: Marie-Frédérique Gravel. Conseiller en mouvement: Jason Martin. Avec Christophe Baril, Isabeau Blanche, Ann-Catherine Choquette, Daniel D’Amours et Kariane Héroux-Danis. Une production du Théâtre à l’eau froide. Au 1600 avenue de Lorimier, à Montréal, jusqu’au 25 novembre 2017.

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.