Critiques

Les Petits Orteils : Des empreintes qui restent

Jean-Philippe Baril Guérard

Accueillis par trois comédiens tout sourire en chaussettes multicolores, les tout-petits et leurs parents investissent le plateau du Théâtre Outremont sur la pointe des pieds. Figure de style? Oui et non. C’est qu’il faut d’abord se déchausser pour pénétrer entre les rideaux tendus sur la scène qui figurent la maison de Mathilde, 4 ans (Jeanne-Gionet Lavigne, sémillante), il faut aussi prendre garde aux paires de souliers disposées au sol de part et d’autre des deux corridors qui se croisent. On s’assoit au sol, tout autour. Et voilà que ça commence. Il était une fois…

Jean-Philippe Baril Guérard

Mathilde se fait garder par grand-papa (Sylvain Hétu), car ses parents sont partis faire quelque chose «d’extraordinaire». En attendant leur retour, le grand-père va prodiguer une touchante leçon de choses à sa petite-fille, prétexte pour revisiter les souvenirs familiaux. Rapport au temps («Le passé? C’est quoi ça, le passé?») et crainte de l’oubli sont au centre des questions de Mathilde. Heureusement, il y a aussi l’ami Simon (Martin Boisclair) qui se pointe pour s’évader avec elle dans le jeu: tricycle-cheval pour partir en conquête, promenade dans une école miniature fantasmée, déguisements pour aller dans les magasins «à crayons». Mathilde a un pied dans chaque univers, entre la volonté de comprendre le monde et sa reconfiguration à travers son imaginaire.

Le texte de Lavigne n’a pas passé l’épreuve du temps pour rien, tous les ingrédients sont là: arrimage parfait à l’imaginaire enfantin, concision, trouvailles langagières, poésie. De la sonnette d’entrée qui «résonne comme une grande personne», à la maman qui «est disparue derrière son gros ventre», l’auteur déploie une langue hautement jubilatoire. Au passage, il paie son tribut à toute une tradition de la littérature jeunesse, par les nombreux emprunts aux comptines, qui foisonnent (un peu beaucoup, parfois) et les références livresques aux contes, celui du Petit Chaperon rouge, entre autres.

Jean-Philippe Baril Guérard

Difficile de départager ce qui relève de la patte de Lavigne de celle de la metteure en scène, Lise Gionet, tellement les éléments se répondent naturellement – sans parler du fait que ces deux-là n’en sont pas à leur premier fait d’armes ensemble. Les photos de l’album familial sortent de leur écrin pour s’étirer sur un fil qui devient une corde à linge de la mémoire. Quant à lui, le dispositif scénique avait été imaginé dès 1990. J’insiste, parce qu’il est central, il plonge l’enfant directement dans la fable. On se croirait chez Fanfreluche quand elle entrait dans le livre. Peut-on imaginer un théâtre plus intimiste? Surtout, une telle plantation scénique favorise une grande qualité d’écoute chez les enfants, presque palpable en ce jour de première. Une brève reptation des fesses pour se repositionner, voilà tout ce que j’ai pu noter de «distraction» chez le mien.

Le jeu des comédiens est réglé comme du papier à musique, on ne s’en étonnera qu’à moitié. Hétu a joué cette pièce plus de 475 fois; juste de sa voix chaude, posée et rassurante, il met le spectateur dans sa petite poche d’en arrière. Gionet-Lavigne et Boisclair étaient de l’aventure dès 2011. Ils offrent une performance enjouée, fluide et souple. Une grande bouffée de poésie sur la naissance et la vie dont on aurait tort de se priver.

Les Petits Orteils

Texte: Louis-Dominique Lavigne. Mise en scène: Lise Gionet. Scénographie: Patrice Charbonneau-Brunelle. Éclairages: Martin Sirois. Musique: Joël da Silva. Costumes: Nadia Bellefeuille. Accessoires: Antoine Laprise. Avec Martin Boisclair, Jeanne Gionet-Lavigne et Sylvain Hétu. Production du Théâtre de Quartier. Au Théâtre Outremont jusqu’au 7 janvier 2018.

À propos de

Diplômé de l’Université Laval, de l’UQAM et de l’Université de Montréal, où il a aussi été auxiliaire d’enseignement et agent de recherche, il collabore à JEU depuis 2017.