À la fois quête personnelle et appel à un devoir de mémoire collectif, l’exposition Phantom Stills & Vibrations de l’artiste multidisciplinaire Lara Kramer nous confronte à un sombre épisode, encore largement refoulé, de l’histoire du territoire où nous nous tenons. En instillant habilement et avec sensibilité une approche documentaire aux arts visuels, l’artiste ojie-crie rend compte de sa visite de Pelican Falls, ancien pensionnat autochtone que plusieurs générations de sa famille ont été forcées d’intégrer. Un lieu hanté par les ravages des «missions civilisatrices» situé à Sioux Lookout dans le nord de l’Ontario, aujourd’hui reconverti en école secondaire.
L’exposition se perçoit comme un ensemble de stations où devant chaque agencement d’objets empruntés au territoire visité nous attend un récit sur fond de captation sonore de l’environnement. La banquette d’un véhicule où des pommes des pins se sont déposées, des fourrures – fameuse monnaie d’échange et produit d’exploitation – et des paniers en osier, un morceau de grillage, des parois de tôle, un large canot rempli de riz sauvage, un rang de couvertures blanches pliées en carré reposant sur des bancs d’école sont autant de pièces qui composent ce mémorial intime et personnel. Chaque objet disséminé dans l’espace renferme un sens à percer, se présente comme le fragment d’un puzzle dont certaines pièces sont manquantes ou bien intangibles. C’est cette intangibilité qui se dégage d’une série d’instantanés sur lesquels figure Lara Kramer posant devant l’ancien pensionnat. Des bribes de textes en sa langue maternelle et en anglais inscrites sur certains clichés captent l’attention. Dans ce paysage, l’absence des disparus est si prégnante qu’elle en devient présence et se matérialise sur la pellicule par une tache lumineuse, un spectre.
Un périmètre au centre de la salle est délimité par une pellicule plastique. C’est à travers les parois translucides de cette cellule qu’on perçoit la performance qui fait écho aux éléments – sons, couleurs, tissus, mots – disséminés entre les différentes stations. Face à la tête d’un canot divisé en deux, Lara Kramer tire sur les fils d’une couverture avant de s’y envelopper. Une fois sur son dos, le tissu devient un linceul qui obstrue ses mouvements et sous lequel tantôt ses mains semblent déchirer des fils et racler la matière, tantôt ses bras bercent un bambin invisible. La couverture protège tout comme elle enferme, oppresse et tue. C’est toute la symbolique à la fois filiale et mortuaire qui s’y rattache qui vient à l’esprit.
De l’autre côté de la cellule, Stefan Petersen lime des morceaux de fusains et dépose leurs résidus sur un autre drap qu’il déplie soigneusement au fur et à mesure que la performeuse se déplace, plongeant son regard perçant dans ceux des témoins qu’elle rencontre à travers le film plastique. «Peur et colère». Supportant son regard durant de longues secondes, ces mots saisis d’un enregistrement audio de l’exposition pour décrire le ressenti actuel des survivants des pensionnats résonnent dans ma tête. Le son, évoquant d’abord un paysage champêtre, se sature progressivement d’une vibration pénétrante. Arrive alors le point de rupture, tandis que le corps de la performeuse s’écroule sur la couverture fraîchement recouverte de fusain et s’y enroule dans une jetée de poudre. Et à nouveau, encore et toujours, un nouveau cycle s’entame. Une boucle éternelle à l’image des symptômes d’un trauma, une compulsion de répétition qui jaillit de l’intime pour frapper une mémoire collective malade.
En décryptant les traces de ses propres fantômes, Lara Kramer ouvre avec force et délicatesse un portail ô combien nécessaire sur nos héritages coloniaux, vers nos propres spectres coupables qui hantent encore sournoisement les strates de nos sociétés et les éconduisent.
Conception et chorégraphie: Lara Kramer. Création et interprétation: Lara Kramer et Stefan Petersen. Son: Lara Kramer et Marc Meriläinen. Une production de Lara Kramer Danse, en collaboration avec le Festival TransAmériques. Au MAI jusqu’au 10 juin 2018.
À la fois quête personnelle et appel à un devoir de mémoire collectif, l’exposition Phantom Stills & Vibrations de l’artiste multidisciplinaire Lara Kramer nous confronte à un sombre épisode, encore largement refoulé, de l’histoire du territoire où nous nous tenons. En instillant habilement et avec sensibilité une approche documentaire aux arts visuels, l’artiste ojie-crie rend compte de sa visite de Pelican Falls, ancien pensionnat autochtone que plusieurs générations de sa famille ont été forcées d’intégrer. Un lieu hanté par les ravages des «missions civilisatrices» situé à Sioux Lookout dans le nord de l’Ontario, aujourd’hui reconverti en école secondaire.
L’exposition se perçoit comme un ensemble de stations où devant chaque agencement d’objets empruntés au territoire visité nous attend un récit sur fond de captation sonore de l’environnement. La banquette d’un véhicule où des pommes des pins se sont déposées, des fourrures – fameuse monnaie d’échange et produit d’exploitation – et des paniers en osier, un morceau de grillage, des parois de tôle, un large canot rempli de riz sauvage, un rang de couvertures blanches pliées en carré reposant sur des bancs d’école sont autant de pièces qui composent ce mémorial intime et personnel. Chaque objet disséminé dans l’espace renferme un sens à percer, se présente comme le fragment d’un puzzle dont certaines pièces sont manquantes ou bien intangibles. C’est cette intangibilité qui se dégage d’une série d’instantanés sur lesquels figure Lara Kramer posant devant l’ancien pensionnat. Des bribes de textes en sa langue maternelle et en anglais inscrites sur certains clichés captent l’attention. Dans ce paysage, l’absence des disparus est si prégnante qu’elle en devient présence et se matérialise sur la pellicule par une tache lumineuse, un spectre.
Un périmètre au centre de la salle est délimité par une pellicule plastique. C’est à travers les parois translucides de cette cellule qu’on perçoit la performance qui fait écho aux éléments – sons, couleurs, tissus, mots – disséminés entre les différentes stations. Face à la tête d’un canot divisé en deux, Lara Kramer tire sur les fils d’une couverture avant de s’y envelopper. Une fois sur son dos, le tissu devient un linceul qui obstrue ses mouvements et sous lequel tantôt ses mains semblent déchirer des fils et racler la matière, tantôt ses bras bercent un bambin invisible. La couverture protège tout comme elle enferme, oppresse et tue. C’est toute la symbolique à la fois filiale et mortuaire qui s’y rattache qui vient à l’esprit.
De l’autre côté de la cellule, Stefan Petersen lime des morceaux de fusains et dépose leurs résidus sur un autre drap qu’il déplie soigneusement au fur et à mesure que la performeuse se déplace, plongeant son regard perçant dans ceux des témoins qu’elle rencontre à travers le film plastique. «Peur et colère». Supportant son regard durant de longues secondes, ces mots saisis d’un enregistrement audio de l’exposition pour décrire le ressenti actuel des survivants des pensionnats résonnent dans ma tête. Le son, évoquant d’abord un paysage champêtre, se sature progressivement d’une vibration pénétrante. Arrive alors le point de rupture, tandis que le corps de la performeuse s’écroule sur la couverture fraîchement recouverte de fusain et s’y enroule dans une jetée de poudre. Et à nouveau, encore et toujours, un nouveau cycle s’entame. Une boucle éternelle à l’image des symptômes d’un trauma, une compulsion de répétition qui jaillit de l’intime pour frapper une mémoire collective malade.
En décryptant les traces de ses propres fantômes, Lara Kramer ouvre avec force et délicatesse un portail ô combien nécessaire sur nos héritages coloniaux, vers nos propres spectres coupables qui hantent encore sournoisement les strates de nos sociétés et les éconduisent.
Phantom Stills & Vibrations
Conception et chorégraphie: Lara Kramer. Création et interprétation: Lara Kramer et Stefan Petersen. Son: Lara Kramer et Marc Meriläinen. Une production de Lara Kramer Danse, en collaboration avec le Festival TransAmériques. Au MAI jusqu’au 10 juin 2018.