Critiques

Électre : Une tragédie braillarde

© Yanick Macdonald

La tragédie Électre (Ἠλέκτρα) de Sophocle se déroule à Mycènes, dans un temps mythologique. L’héroïne espère le retour d’Oreste pour venger leur père Agamemnon, assassiné par leur mère Clytemnestre et son amant Égisthe en représailles au sacrifice d’Iphigénie. Reléguée aux portes du palais royal, furieuse et inconsolable, Électre se consume dans l’attente de la vengeance et se répand en imprécations contre les usurpateurs du trône. Sa sœur Chrysothémis tente vainement de la raisonner. Oreste survient finalement pour accomplir son effroyable destin.

Une production criarde

ÉlectreYanick Macdonald

La réécriture d’Évelyne de la Chenelière demeure fidèle au texte original et à la chronotopie mythique — hormis un chant additionnel du coryphée sur l’enfance de l’histoire. Elle préserve le rôle essentiel du chœur qui, telle une incarnation de la rumeur publique, ménage un temps de réflexion, un recul instantané au sein même de l’action. Cette adaptation intelligente de l’œuvre lui confère un certain souffle poétique.

À l’inverse, la mise en scène de Serge Denoncourt procède d’une intention résolument moderne. Le décor est composé d’une passerelle de béton, jonché d’ordures industrielles, reliant deux portes monumentales opposées, lesquelles figurent le palais et la ville ; il évoque la dévastation de la guerre, la succession ininterrompue des conflits sanglants. Quelques accessoires saugrenus — tels un parapluie et une radio — ainsi que la perpétration du meurtre par une assourdissante rafale de mitraillette — malgré la mention explicite des coups de couteau — détonnent dans un mythe millénaire. Détachée du texte, la scénographie n’apporte aucun relief à la prestation, qui demeure figée et emphatique.

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L’interprétation s’avère inégale et monotone, dépourvue de finesse. Dans le rôle d’Électre, Magalie Lépine-Blondeau livre une performance énergique mais compassée et outrancière. Endeuillée d’un voile noir, l’héroïne pleurniche et vocifère durant toute la représentation, abandonnant la dignité tragique. Vincent Leclerc incarne un Oreste terne. Chrysothémis et le Précepteur manquent de conviction. Malgré le jeu juste de Violette Chauveau, Clytemnestre paraît ridicule, engoncée dans un somptueux costume et une gestuelle maniérée. Seul Égisthe, campé par Fayolle Jean Junior, affiche une majesté antique. Le coryphée, interprété par Caranne Laurent, apporte une touche enfantine et onirique, mais discordante. Le fidèle Pylade est évacué de la pièce. Quant au chœur, interprété par toute la distribution et disséminé dans la salle, sa récitation mécanique devient lassante.

La pièce est marquée par de malencontreux écarts de tonalité. Ainsi, au touchant monologue d’Électre enlaçant l’urne funéraire de son frère succède une scène de reconnaissance qui sombre dans la parodie. Grossièrement soulignée par la stridulation de grillons, la tension sexuelle dégénère en un baiser fougueux, contraire à la décence tragique comme à la signification du texte. Selon Serge Denoncourt, cet érotisme incestueux matérialiserait l’insoutenable « refoulement sexuel » des héros, qui atteindrait un degré tel que « la figure du vengeur se confond avec celle de l’objet sexuel » ! Cette interprétation anachronique dénature l’œuvre et son héroïne.

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Le soir de la première, à l’Espace Go, la pièce était mal rodée. Les stichomythies manquaient de puissance, le dialogue entre Électre et Chrysothémis retombait en temps morts. Les comédiennes paraissaient avoir oublié quelques répliques — notamment la justification de la présence d’offrandes sur la tombe d’Agamemnon.

Les paradoxes de la vengeance

Le cycle funeste de la violence réparatrice se dénoue dans un bain de sang. Le désir de justice d’Électre, voilé par une fureur animale, perpétue la barbarie : « si le sang commande le sang, c’est bientôt le tien qui devra couler », assène-t-elle à sa mère.

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La question de la colère féminine remplit une fonction centrale dans la démarche des concepteurs. Cette adaptation prétend faire de l’héroïne « l’emblème de toutes les femmes qui, face à l’injustice, n’ont pas fait le choix de se taire ou de se plaindre, mais qui ont choisi de gueuler ». Hélas, la démonstration de cette idée intéressante ne persuade pas. Quoiqu’insoumise, Électre se révolte seulement en parole, son action se réduit aux lamentations ; elle se contente d’attendre l’instrument de ses représailles.

La dévastation infligée par le cercle vicieux de la vengeance soulève un paradoxe indécidable : peut-on tuer la mère pour venger le père ? Tout le tragique de la pièce procède du conflit insoluble entre deux conceptions de la justice, également valables et atroces. La morale de l’œuvre originale demeure ambiguë, dans la mesure où elle ne se prononce pas sur la légitimité de la quête vengeresse. Non seulement cette production criarde, froide et mécanique ne résout pas le paradoxe, mais elle échoue à susciter le vertige tragique.

Électre

Texte : Sophocle. Adaptation : Évelyne de la Chenelière. Mise en scène : Serge Denoncourt. Distribution : Alex Bisping, Violette Chauveau, Fayolle Jean Jr., Marie-Pier Labrecque, Caranne Laurent, Vincent Leclerc, Magalie Lépine-Blondeau. Régie : Suzanne Crocker. Helléniste : Elsa Bouchard. Décor : Guillaume Lord. Lumières : Sonoyo Nishikawa. Costumes : Ginette Noiseux. Couture : Sylvie Chaput, Priscilla Charbonneau, Frédérique Hinse, Amélie Grenier. Habillement : Nicole Langlois. Chorégraphie : Wynn Holmes. Son : Nicolas Basque. Accessoires : Julie Measroch. Maquillage et coiffure : Amélie Bruneau-Longpré. Peinture : Véronique Pagnoux, Hélène Lemieux. Chanteur : Naïm Cerimi. Direction technique : Alex Gendron. Une production de l’Espace Go à l’affiche jusqu’au 17 février 2019.