Le 25 mai 2020 marquait le 30e anniversaire du théâtre La Chapelle, aujourd’hui La Chapelle Scènes Contemporaines, dont on célébrera la longévité durant toute l’année qui vient.
Trois décennies, pour cette salle de 100 places faisant la part belle à la jeune création et à l’interdisciplinarité, ont vu défiler trois directeurs : le fondateur, Richard Simas, a tenu la barre pendant 17 ans; son successeur, Jack Udashkin, a pris le relais en 2007 pour une période de 8 ans; et le patron actuel, Olivier Bertrand, poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs depuis 5 ans. Du fond de leur confinement respectif, les membres du joyeux trio échangent, se rappellent, se réjouissent du chemin parcouru.
Richard Simas aurait été très étonné si on lui avait dit, en 1990, que son bébé serait devenu un vivier incontournable du milieu culturel 30 ans après : « Je n’ai jamais eu l’intention de créer une institution », lance-t-il, lui qui voulait faire rayonner la vitalité de la communauté artistique. Il y avait alors un loft à Saint-Henri où « plein de gens répétaient, c’était une véritable ruche d’activités multidisciplinaires et expérimentales, dit-il; ça m’a donné l’idée d’ouvrir une salle ». La bâtisse de la rue Saint-Dominique, datant des années 1960, abritait un lieu de culte de la communauté ukrainienne : « La première chose que j’ai faite fut d’arracher la croix sur le mur du fond de la salle et de démolir l’autel, un geste osé pour un ex-enfant de choeur… J’ai loué pour trois mois, avec une option de cinq ans; à l’époque, les seules autres petites salles à Montréal étaient le Conventum et le Centre d’essai de l’Université de Montréal. »
Rapidement, La Chapelle se démarque en accueillant les propositions innovantes d’artistes de toutes disciplines, danse contemporaine, musique actuelle, théâtre et performance, en français comme en anglais, un melting pot qui n’est pas courant durant ces années. Les créatrices et créateurs qui s’y produisent décloisonnent les arts, démontent les codes de la représentation, surprennent et engagent les publics dans des avenues inattendues. On ne compte plus les artistes au long parcours, bien en vue aujourd’hui, qui y ont fait leurs débuts et ont pu y développer plusieurs projets. Lorsque Richard Simas quitte la scène, il a l’impression d’avoir « jouer [ses] cartes » et espère une poursuite de son œuvre en toute liberté.
Continuité et développement
Jack Udashkin, qui vient du milieu de la danse et fut notamment programmateur au Centre national des Arts pendant une dizaine d’années, est engagé pour lui succéder en 2007. S’il mesure le défi d’une telle ligne artistique tous azimuts, il se réjouit de plonger dans la multidisciplinarité et d’avoir à découvrir le théâtre francophone. Il travaille avec Jérémie Niel, adjoint à la direction artistique, et apprécie la discrétion de l’ancien directeur : « J’étais très libre, content de ne pas avoir quelqu’un au-dessus de mon épaule… Les choix d’Olivier sont un peu différents des miens, mais il est plus respectueux de ceux-ci que je ne l’ai été de ceux de Richard », blague-t-il.
En réalité, Udashkin, digne héritier du fondateur, confie : « Je n’ai rien changé à ce qui avait été réalisé, je l’ai plutôt amplifié avec un plan d’action, afin de cristalliser le mandat, et un plan financier, en accord avec le conseil d’administration, pour augmenter le financement privé. J’ai voulu renforcer l’image du théâtre, professionnaliser tout ce qui entoure la création. J’ai toujours dit que je ne voulais pas être un homme d’affaires, comme mon père, qui m’avait humilié parce que je voulais travailler dans les arts… mais j’ai businessifié la Chapelle en renforçant sa structure, en demandant toutes les subventions possibles… » « Et ça a marché ! confirme Olivier Bertrand, dans un contexte où on sait que la plupart des établissements culturels sont sous-financés. »
« Le mandat s’est défini au fil des ans, poursuit celui-ci, entre continuité et renouvellement. Jack m’a dit : ʺT’es pas obligé de faire comme moi…ʺ Richard avait amené la couleur musicale, Jack, la danse et le cirque, je me suis nourri de cette histoire, mais, n’étant ni Canadien ni Québécois, j’ai continué avec les artistes qui étaient déjà là, puis fait de nouvelles rencontres, notamment du côté du théâtre anglophone; je suis de plus en plus à l’aise avec le pluri et le multidisciplinaire. Nous avons un espace de liberté énorme ! Un lieu ouvert à toutes les formes possibles ! »
Communs à ces trois-là sont leur engagement envers les artistes dès leurs débuts et l’ouverture aux allers-retours entre les générations. « Quand Mani Souleymanlou ou Christian Lapointe jouaient leurs premières œuvres, ils se produisaient en même temps que des Jan Fabre, des gens plus connus que je faisais venir de l’étranger, souligne Jack Udashkin. À tous ces jeunes artistes, on offrait une passe gratuite pour les autres spectacles. » Fasciné, ému d’entendre ses successeurs, Richard Simas ajoute : « J’avais une naïveté quand j’ai commencé, je me voyais comme l’intermédiaire entre les créations et le public, avec le fantasme étrange que le meilleur directeur devait être invisible : cultiver les possibilités de ce lieu, de cet espace physique m’a pris des années. » Quand je cite Gilbert Turp, qui l’a décrit comme « un des seuls lieux où je ne sais jamais ce que je vais voir » (Jeu 167, 2018.2, p. 60), Udashkin réplique : « C’était un de mes objectifs : le public ne venait pas parce qu’il connaissait les artistes mais parce qu’il ne les connaissait pas ! » Le site web de La Chapelle diffuse actuellement les messages vidéo d’artistes lui disant « merci » et lui souhaitant longue vie. Juste retour des choses.
Le 25 mai 2020 marquait le 30e anniversaire du théâtre La Chapelle, aujourd’hui La Chapelle Scènes Contemporaines, dont on célébrera la longévité durant toute l’année qui vient.
Trois décennies, pour cette salle de 100 places faisant la part belle à la jeune création et à l’interdisciplinarité, ont vu défiler trois directeurs : le fondateur, Richard Simas, a tenu la barre pendant 17 ans; son successeur, Jack Udashkin, a pris le relais en 2007 pour une période de 8 ans; et le patron actuel, Olivier Bertrand, poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs depuis 5 ans. Du fond de leur confinement respectif, les membres du joyeux trio échangent, se rappellent, se réjouissent du chemin parcouru.
Richard Simas aurait été très étonné si on lui avait dit, en 1990, que son bébé serait devenu un vivier incontournable du milieu culturel 30 ans après : « Je n’ai jamais eu l’intention de créer une institution », lance-t-il, lui qui voulait faire rayonner la vitalité de la communauté artistique. Il y avait alors un loft à Saint-Henri où « plein de gens répétaient, c’était une véritable ruche d’activités multidisciplinaires et expérimentales, dit-il; ça m’a donné l’idée d’ouvrir une salle ». La bâtisse de la rue Saint-Dominique, datant des années 1960, abritait un lieu de culte de la communauté ukrainienne : « La première chose que j’ai faite fut d’arracher la croix sur le mur du fond de la salle et de démolir l’autel, un geste osé pour un ex-enfant de choeur… J’ai loué pour trois mois, avec une option de cinq ans; à l’époque, les seules autres petites salles à Montréal étaient le Conventum et le Centre d’essai de l’Université de Montréal. »
Rapidement, La Chapelle se démarque en accueillant les propositions innovantes d’artistes de toutes disciplines, danse contemporaine, musique actuelle, théâtre et performance, en français comme en anglais, un melting pot qui n’est pas courant durant ces années. Les créatrices et créateurs qui s’y produisent décloisonnent les arts, démontent les codes de la représentation, surprennent et engagent les publics dans des avenues inattendues. On ne compte plus les artistes au long parcours, bien en vue aujourd’hui, qui y ont fait leurs débuts et ont pu y développer plusieurs projets. Lorsque Richard Simas quitte la scène, il a l’impression d’avoir « jouer [ses] cartes » et espère une poursuite de son œuvre en toute liberté.
Continuité et développement
Jack Udashkin, qui vient du milieu de la danse et fut notamment programmateur au Centre national des Arts pendant une dizaine d’années, est engagé pour lui succéder en 2007. S’il mesure le défi d’une telle ligne artistique tous azimuts, il se réjouit de plonger dans la multidisciplinarité et d’avoir à découvrir le théâtre francophone. Il travaille avec Jérémie Niel, adjoint à la direction artistique, et apprécie la discrétion de l’ancien directeur : « J’étais très libre, content de ne pas avoir quelqu’un au-dessus de mon épaule… Les choix d’Olivier sont un peu différents des miens, mais il est plus respectueux de ceux-ci que je ne l’ai été de ceux de Richard », blague-t-il.
En réalité, Udashkin, digne héritier du fondateur, confie : « Je n’ai rien changé à ce qui avait été réalisé, je l’ai plutôt amplifié avec un plan d’action, afin de cristalliser le mandat, et un plan financier, en accord avec le conseil d’administration, pour augmenter le financement privé. J’ai voulu renforcer l’image du théâtre, professionnaliser tout ce qui entoure la création. J’ai toujours dit que je ne voulais pas être un homme d’affaires, comme mon père, qui m’avait humilié parce que je voulais travailler dans les arts… mais j’ai businessifié la Chapelle en renforçant sa structure, en demandant toutes les subventions possibles… » « Et ça a marché ! confirme Olivier Bertrand, dans un contexte où on sait que la plupart des établissements culturels sont sous-financés. »
« Le mandat s’est défini au fil des ans, poursuit celui-ci, entre continuité et renouvellement. Jack m’a dit : ʺT’es pas obligé de faire comme moi…ʺ Richard avait amené la couleur musicale, Jack, la danse et le cirque, je me suis nourri de cette histoire, mais, n’étant ni Canadien ni Québécois, j’ai continué avec les artistes qui étaient déjà là, puis fait de nouvelles rencontres, notamment du côté du théâtre anglophone; je suis de plus en plus à l’aise avec le pluri et le multidisciplinaire. Nous avons un espace de liberté énorme ! Un lieu ouvert à toutes les formes possibles ! »
Communs à ces trois-là sont leur engagement envers les artistes dès leurs débuts et l’ouverture aux allers-retours entre les générations. « Quand Mani Souleymanlou ou Christian Lapointe jouaient leurs premières œuvres, ils se produisaient en même temps que des Jan Fabre, des gens plus connus que je faisais venir de l’étranger, souligne Jack Udashkin. À tous ces jeunes artistes, on offrait une passe gratuite pour les autres spectacles. » Fasciné, ému d’entendre ses successeurs, Richard Simas ajoute : « J’avais une naïveté quand j’ai commencé, je me voyais comme l’intermédiaire entre les créations et le public, avec le fantasme étrange que le meilleur directeur devait être invisible : cultiver les possibilités de ce lieu, de cet espace physique m’a pris des années. » Quand je cite Gilbert Turp, qui l’a décrit comme « un des seuls lieux où je ne sais jamais ce que je vais voir » (Jeu 167, 2018.2, p. 60), Udashkin réplique : « C’était un de mes objectifs : le public ne venait pas parce qu’il connaissait les artistes mais parce qu’il ne les connaissait pas ! » Le site web de La Chapelle diffuse actuellement les messages vidéo d’artistes lui disant « merci » et lui souhaitant longue vie. Juste retour des choses.