Critiques

Little Willy : Grivoiseries shakespeariennes

© Alejandro Santiago

Le public du marionnettiste albertain – et ontarien d’adoption – Ronnie Burkett se scinde, de son propre aveu, en deux catégories : ceux et celles qui ont déjà vu une production impliquant le Daisy Theatre, soit la troupe de pantins déjantée qu’il a imaginée… et ceux et celles qui ne peuvent encore concevoir ce qui s’apprête à les frapper. Les « vierges », ainsi qu’il les désigne. Or aguerri·es et ingénu·es éprouveront le même plaisir (quasi coupable, par moments) à prendre part – littéralement, car l’auditoire est fréquemment interpellé – à cette ribouldingue leste et goguenarde ayant pour prétexte le plus du tout tragique Roméo et Juliette de William Shakespeare.

Le barde anglais est d’ailleurs lui-même un personnage de cette affabulation loufoque mettant en scène les vedettes du Daisy Theatre, de même que ceux et celles qui gravitent autour, du chaste concierge à l’anxieux directeur du théâtre en passant par l’enthousiaste régisseuse bénévole. Le dramaturge élisabéthain tentera, entre autres, de dissuader son amante, l’égocentrique et acariâtre diva Esme Massengill, de tenir le rôle de Juliette, protagoniste de plusieurs décennies sa cadette. Ce sera finalement une fée non binaire qui campera les deux rôles-titres dans un extrait de l’illustre scène du balcon, puis une vieillarde libidineuse et un membre à moitié dénudé du public qui exécuteront, façon Burkett, celle du double suicide des jeunes amoureux.

Il fallait s’y attendre, du drame shakespearien, il ne reste plus que quelques repères, allègrement détournés. Car plus qu’à une mise en abyme (du théâtre dans le théâtre), c’est plutôt à un exercice – hautement humoristique – de métathéâtre (du théâtre sur le théâtre) que nous convie l’auteur, metteur en scène et interprète. Non seulement on nous présente une compagnie qui tente, dans les limites de leurs affligeants travers, de monter un spectacle, mais tout, tous et toutes s’y trouve moqué·es : les aspirations parfois chimériques des artistes, la teneur démographique du public (« des femmes ménopausées et des hommes gais », de lancer le marionnettiste), le système des subventions étatiques et ainsi de suite, l’autodérision achevant le tableau.

© Centaur Theatre

Oser l’osé

L’humour s’avère assurément polymorphe dans Little Willy. Si l’absurde y tient une place considérable, ainsi que la satire, ils ne cèdent en rien à la grivoiserie. Avançons qu’un tel degré de paillardise est – heureusement ? – rarement atteint au théâtre. Et que ce n’est pas par excès de pudibonderie que le spectacle est réservé aux spectateurs et spectatrices de 16 ans et plus. Des « saucisses » dansantes (dont la morphologie évoque clairement des détails de l’appendice masculin) aux multiples blagues salaces, en passant par la parodie de références culturelles (le film All Hands on Deck devient ainsi All Hands on Dick), disons qu’il y a peu de répit. D’ailleurs, le spectacle ne débute-t-il pas par une séance d’effeuillage ? Marionnettique s’entend.

Certain·es pourraient certes ressentir un léger malaise lorsque le performeur invite des membres de l’auditoire à retirer leur chemise pour le rejoindre sous les feux de la rampe… et encore plus quand une marionnette s’installe lubriquement sur la région pelvienne de l’un d’entre eux. On se demandera peut-être si ces élans polissons concordent avec les nouveaux codes comportementaux de notre époque… tout en s’esclaffant franchement, vu la bonhomie et la drôlerie irrésistibles avec lesquelles cette bouffonnerie est menée.

Il y a bien quelques longueurs, au fil de ce spectacle d’environ deux heures, où l’homme-orchestre (lauréat du Prix Siminovitch en 2009 et officier de l’Ordre du Canada) manipule et donne voix à toutes ses créatures de bois. Est-ce dû au fait que l’artiste improvise ses dialogues sur le canevas qu’il a élaboré ? Il est permis d’en douter, car la spontanéité du marionnettiste insuffle plutôt, de manière générale, un caractère unique et vivant à ce happening en castelet. Quelques chansons et monologues (pensons à l’intervention finale légèrement mièvre de la fée non binaire Schnitzel et aux confidences de la campagnarde Edna Rural sur sa peu trépidante vie de couple) seraient de valides candidats à l’élagage. Il reste qu’on sort vivifié·es et diablement amusé·es de cette création de Ronnie Burkett, à qui l’on sait gré de son inénarrable espièglerie.

Little Willy

Texte, mise en scène, interprétation, conception des marionnettes, des costumes et de la scénographie : Ronnie Burkett. Dramaturgie : Tanja Jacobs. Musique : John Alcorn. Mixage : Jeff Wolpert. Direction de production et collaboration artistique : Terri Gillis. Direction technique et régie : Crystal Salverda. Interprétation musicale : Laura Hubert, John MacLeod, Bob De Angelis et John Alcorn. Réalisation des costumes : Kim Crossley. Réalisation de la scénographie : Mike Kukucska (Hamilton Scenic Speciality inc.). Réalisation des marionnettes de l’orchestre : Noreen Young. Filages et contrôles des marionnettes : Marcus Jamin et Luman Coad. Chaussures et accessoires : Camellia Koo et Robin Fisher. Majordome : Robbie Buttinski. Une production du Ronnie Burkett Theatre of Marionnettes, présentée au Centaur Theatre jusqu’au 14 mai 2023.