Entrevues

Cinq questions à Véro Lachance, dramaturge et metteur·e en scène

© Erik Pinkerton

Iel est un·e artiste multidisciplinaire d’ascendance prédominante française (époque coloniale de la Nouvelle-France) vivant sur le territoire traditionnel du Conseil Ta’an Kwäch’än et de la Première Nation Kwanlin Dün (Whitehorse) depuis 2017. Iel a travaillé avec Jade et Chloé Barshee pour créer la pièce Dernière frontière.

Votre pièce veut donner une image plus réaliste, moins romantique, du Nord en général et du Yukon en particulier. Qu’est-ce qui vous a amené à le faire ?

En constatant, entre autres, que plusieurs narratifs francophones parlant du Yukon demeurent dans la perspective de personnes qui n’ont séjourné que brièvement sur le territoire. Nous, qui y habitons depuis des années, trouvions important de mettre de l’avant des points de vue moins racontés et de travailler dès le début du spectacle avec une approche intersectionnelle en ayant une équipe diverse et en mettant de l’avant des récits et des perspectives qui ont été historiquement marginalisées. Je voyais aussi que plusieurs œuvres francophones parlant du Yukon semblaient s’orienter vers un public hors Yukon. Nous voulions faire une pièce qui aurait une résonance tant pour les locaux que pour les personnes hors du territoire, tout en reconnaissant nos limites dans le processus. Un seul membre du groupe est originaire du Yukon et autochtone (John Fingland). Nous reconnaissons que bien que l’équipe soit composée de personnes aussi BIPOC, 2SLQBTQ+ et neurodivergentes et bien que nous ayons obtenu la permission de raconter dans le spectacle certains chapitres d’histoires autochtones spécifiques à certaines nations, le spectacle demeure majoritairement créé par des artistes qui sont des settlers sur le territoire.

© Erik Pinkerton

Comment s’est déroulé le travail avec les sœurs Barshee ?

Il aurait été presque impossible de mener le projet aussi loin sans elles. J’en suis peut-être le moteur, mais elles ont apporté la structure, le cadre et donné une envergure au projet. J’éprouve une gratitude infinie envers elles. Nous avons des approches complémentaires et nous avons beaucoup appris les un·es des autres au cours du processus. Nous avons fait des échanges de connaissances ; j’ai énormément appris sur la mécanique de création d’un spectacle multidisciplinaire de grande envergure. À Kwanlin/Whitehorse, j’ai eu la chance de travailler avec des artistes qui venaient faire des résidences avec Gwaandak Theatre, une compagnie qui met surtout de l’avant les voix autochtones, métis et inuits de partout sur l’Île de la tortue. J’ai été interprète pour des lectures et ateliers de recherche avec des artistes dont le processus de création était vraiment axé sur créer un environnement inclusif. J’ai particulièrement beaucoup appris du processus de travail de Philipp Geller, un artiste, éducateur et scolaire d’origine juive Ashkénaze et Métis qui réside à Tkaronto/Toronto. Avec sa permission, j’ai eu la chance d’inclure son approche dans un environnement francophone sur ce projet. En joignant nos expériences, nous avons aussi bâti une équipe qui se côtoie depuis maintenant quelques années, et, ensemble, nous avons créé un bel environnement et une équipe aux forces équilibrées. Le défi de créer en français une pièce en habitant le Yukon à long terme est réel. Le travail en tandem m’a permis d’apporter un cadre motivant, et le fait que nous sommes plusieurs de l’équipe à résider sur le territoire a permis de conserver un ancrage profond dans les enjeux locaux et complexes.

La pièce mêle autofiction, théâtre documentaire et cabaret. Parfois, il est périlleux de miser sur des formes hybrides. Comment y êtes-vous arrivé·es ?

Je crois que le fait d’avoir travaillé durant plusieurs années avec plusieurs étapes ouvertes au public à offrir un recul nécessaire pour cette formule unique de spectacle. Ça nous a permis de faire un travail de dentelle pour parvenir à un résultat que les gens pourront voir. Ce qu’ils et elles voient n’est que la pointe de l’iceberg de tout ce que nous avons apporté comme sujets et réflexions dans ce spectacle. Nous sommes une équipe très multidisciplinaire, nous montrons littéralement qui nous sommes sur scène. La formule cabaret est une formule très populaire actuellement sur la scène de Kwanlin/Whitehorse et plusieurs d’entre nous ont aussi apporté cette influence. C’est un mélange que j’ai rarement vu sur scène. L’équipe et moi désirions traiter de réflexions nécessaires, tout en apportant un certain niveau satirique et relativement accessible à un grand public.

© Erik Pinkerton

Vous avez beaucoup voyagé, vécu à plusieurs endroits, étudié, enseigné, en plus de défendre la cause 2SLGBTQ+. Selon votre expérience, comment se compare l’accueil fait à votre communauté ici et ailleurs, comme au Yukon que vous connaissez bien ?

Les temps changent et je vais parler seulement de mes dernières années. Je ne peux que comparer le sud du Québec avec le sud du Yukon, puisque ce sont les deux endroits que j’ai côtoyés le plus dans les dernières années. Je pense que vivre en anglais, dans un environnement et une langue qui est moins genrée que le français, a créé un environnement favorable à mon coming out comme personne non binaire dans les dernières années. Le français demeurera toujours ma langue de cœur et ma langue première, mais je me fais beaucoup plus mégenrer dans des cercles francophones, autant au Yukon qu’au Québec. Il semblerait aussi qu’à l’exception des communautés 2SLGBTQ+ ou plus progressistes en français, je trouve qu’il y a dans le sud du Québec encore une certaine incompréhension et un encore un certain tabou autour de cette identité. Bien qu’à Kwanlin/Whitehorse je me fais parfois mégenrer, faisant face aussi à cette incompréhension, je trouve que dans la vie quotidienne – je pense surtout à mon travail de professeur·e dans une école primaire – je travaille dans un environnement très inclusif. Kwanlin/Whitehorse est un endroit assez progressiste et sain pour les personnes de la communauté 2SLGBTQ+. Nous avons aussi une des premières personnes non binaires comme député·e à l’Assemblée législative du Yukon, et il y a une histoire d’artistes et de personnalités populaires s’identifiant ouvertement à la communauté 2SLGBTQ+ depuis quelques décennies déjà. Je réalise l’ampleur de cette inclusion lorsque je sors de mon quotidien là-bas et le privilège que j’ai de vivre et de travailler dans un environnement aussi inclusif.

Votre exploration des territoires imaginaires et réels ne s’arrêtera pas là. Quelle(s) autre(s) frontière(s) souhaitez-vous explorer à l’avenir ?

Pour moi, ce spectacle est un petit élément qui s’insère dans un travail collectif pour tenter de décoloniser certaines perspectives. Ma famille est d’ascendance majoritairement française et parce que nous avons bénéficié (et continuons de bénéficier) des ressources de plusieurs territoires sur l’Île de la tortue depuis les derniers siècles, je me sens un devoir de supporter la décolonisation et la souveraineté des peuples autochtones, métis et inuits, en particulier dans les territoires où ma famille a vécu et où je vis actuellement. Je vais poursuivre mon travail d’artiste et d’enseignant·e et je vais chercher à aller plus loin dans mon processus de décolonisation en m’éduquant en restant dans des actions concrètes dans mon travail pour soutenir la décolonisation et aussi soutenir le mouvement Land Back [NDLR].

NDLR : Le Land Back est une campagne menée par les Premières Nations des États-Unis et du Canada et leurs alliés, qui cherchent à rétablir la souveraineté autochtone, avec le contrôle politique et économique de leurs terres ancestrales.

Dernière frontière est présentée au Théâtre Aux Écuries du 30 novembre au 9 décembre 2023.

© Erik Pinkerton