Critiques

Affaires intérieures : Descente en pensées troubles

© Yanick Macdonald

Une introspection par le jeu, la danse et le chant : voici la proposition du trio composé de Sophie Cadieux, Mélanie Demers et Frannie Holder. On ne peut dès lors qu’imaginer le foisonnement d’idées, la richesse de la conception et la force créative de trois disciplines, qui ont conduit à Affaires intérieures. Mais pourquoi une introspection à trois ? Pour profiter de trois voies vers la douceur prometteuse de ce voyage insolite, entre quête d’identité et questionnement sur l’équilibre que souvent, on cherche à atteindre sans jamais y parvenir.

Plus qu’un plaidoyer féministe, la pièce prône une portée universelle qui peut raisonner dans bien des vécus. Car déceptions, souvenirs et douleurs ont tendance à se loger en nous, et à y laisser plus de cicatrices qu’à l’extérieur.

Force est d’admettre que ce postulat de base n’est pas facilement accessible au premier abord. Le public doit accepter de déconstruire ses codes, de s’affranchir de ses barrières et de transgresser ses propres frontières. Si l’on comprend rapidement que l’on évolue dans le « moi profond », représenté par de spectaculaires formes duveteuses au sol et au plafond, un peu plus de temps est nécessaire pour se laisser happer par les différentes couches de cette thérapie intérieure. Heureusement, la scène habillée de lumières et d’ombres, qui attirent autant qu’elles dégoutent, aide à l’immersion.

L’équilibre difficile à trouver : cette idée est l’un des fils conducteurs du spectacle. Les interprètes revendiquent la douceur autant que les excès, le silence autant que la musique, le droit à l’intime dans une perspective collective. Mais au fond, cet équilibre est-il si primordial ? Ne nous enferme-t-il pas dans des carcans ?

L’autre fil pourrait être l’acceptation de fouiller dans le plus sale, glauque et douloureux. Ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra vaincre ses conflits intérieurs, vestiges de traumatismes extérieurs. Et plus vous avez connu de conflits, plus vous avez de couches à fouiller, à lacérer et à ébranler.

C’est donc par une approche très philosophique que le trio entend retrouver l’essence de l’humain. Même s’il retrace notre rapport à la figure maternelle, il prend plaisir à déconstruire l’image du féminin pour l’éloigner du « soin » et le porter dans quelque chose de plus vindicatif.

© Yanick Macdonald

Diviser par trois, c’est risquer la comparaison

Quels textes ! Bien entendu, ils demandent souvent à être (re)digérés dans notre tête. La plupart, déclamés par Sophie Cadieux, bénéficient de ses nuances, qui oscillent entre enragement, ironie et tristesse. On apprécie le défi relevé par Mélanie Demers qui prend un plaisir évident à mordre dans chacune de ses phrases. Quant à Frannie Holder, sa voix chantée proche de la plainte nous charme et nous bouleverse. L’équilibre, on y revient.

Le projet se nourrit forcément de ses trois têtes pensantes. Néanmoins, on réagit davantage quand chacune se laisse aller dans son art. Que ce soit pour une question de maîtrise ou de transmission d’émotions, le jeu, la danse et le chant touchent plus et mieux lorsque ce sont respectivement Sophie, Mélanie et Frannie qui en sont responsables. On aurait peut-être aimé les sortir de leurs propres frontières artistiques — à l’instar de leurs personnages parlés — et les apprécier dans de nouvelles propositions. Pourtant, c’est lorsqu’elles sont (presque) elles-mêmes dans leur discipline qu’elles nous impactent le plus.

Bien que le propos soit chargé d’images, de concepts, de musiques, de chants, les artistes ont choisi de distiller ici et là, des pointes d’humour. Par la voix ou le geste, elles détendent l’atmosphère et font ressortir l’absurdité de certaines situations. Toujours bienvenu, mais parfois amené en mode « hors sujet », cet humour force au décrochage et peut remettre en question la légitimité de leur argumentaire.

En dépit de son caractère ardu, cette création impressionnante, pleine de verves et d’ambition, n’en reste pas moins une superbe invitation à notre propre bilan en tant que personne, et en tant qu’humain·e.

Affaires intérieures© Yanick Macdonald

Affaires intérieures

Création : Sophie Cadieux, Mélanie Demers, Frannie Holder. Assistance à la mise en scène : Anne-Marie Jourdenais. Scénographie : Geneviève Lizotte. Musiques : Frannie Holder. Costumes : Ariane Michaud. Lumières : Sonoyo Nishikawa. Sonorisation et régie générale : Frédéric Auger. Coiffures et maquillages : Jessica Cohen. Assistance à la scénographie : Carol-Anne Bourgon Sicard. Assistance aux éclairages : Julie Laroche. Assistance aux costumes : Mouchoir Delacrotte et Anne Fafard-Blais. Direction de production et de création : Suzanne Crocker. Direction technique : Alex Gendron. Adjointe technique et couture décor : Maryline Gagnon. Couture décor : Anaé Lajoie Racine. Habillage : Nicole Langlois. Une production d’Espace GO, présentée à Espace GO jusqu’au 11 février 2024.

Charleyne Bachraty

À propos de

Danseuse et chorégraphe de formation, Charleyne Bachraty est aussi comédienne depuis plus de 15 ans. En parallèle, elle est également rédactrice, journaliste et narratrice.