JEU des 5 questions

Cinq questions à Alexandre Hamel, chorégraphe et interprète

© Le Patin Libre

La compagnie montréalaise Le patin libre a été fondé en 2005 par des patineurs de haut niveau. La troupe se produit partout dans le monde en présentant des spectacles uniques, alliant patinage, danse et cirque. Elle revient à Montréal après avoir présenté sa plus récente création, Murmuration, à Venise.

Votre compagnie soufflera bientôt 20 chandelles, est-ce que cette route tracée sur la glace ici et dans plusieurs pays vous donne le vertige parfois ?

Pas vraiment. Nous sommes là où nous voulions être. Le chemin parcouru est impressionnant, mais je savais depuis le début que le patinage n’avait pas développé son potentiel artistique et qu’il pouvait le faire. Évidemment, le modèle du cirque contemporain était mon modèle. Ce passage de la petite performance carnavalesque vers le commercial, puis vers l’innovation et la diffusion artistique me semblait tout à fait possible depuis le début. Pourquoi pas par le patinage ? Nos premiers spectacles étaient ultramodestes : des performances courtes et gratuites dans des carnavals d’hiver de la région de Montréal. Tout le long du processus, nous rêvions de ce que nous vivons maintenant : avoir les moyens de créer des œuvres chorégraphiques et dramaturgiques réfléchies, avoir l’opportunité de les offrir à des publics diversifiés, incluant les publics artistiques. Chaque fois que je mets les pieds sur la glace, je ressens une petite victoire et je suis plein de gratitude pour mes partenaires, les diffuseurs et les producteurs qui nous ont aidés à arriver là où nous sommes.

© Nora Houguenade

Murmuration a été présentée à la Biennale de danse de Venise, que retirez-vous de cette expérience exceptionnelle ?

J’ai bien aimé ma rencontre avec le directeur artistique Wayne McGregor, un gars pratique et simple, au-delà de sa grande intelligence chorégraphique. Nous avons des opinions similaires sur la nécessité d’accueillir des publics au-delà des niches culturelles habituelles. Ça m’a beaucoup encouragé de voir qu’un chorégraphe aussi établi que lui partager mon sentiment d’urgence par rapport à l’inclusion de publics plus larges. Mais, en général, malgré le cadre très prestigieux, c’était un peu « comme d’habitude » pour nous. Une chose spéciale s’est toutefois passée… Lors des premières représentations, nous avions le public habituel de la Biennale : très silencieux, respectueux, connaisseur. Ensuite, durant la semaine où il restait des places, un autre public est arrivé après la sortie des critiques dans les médias, et là, tous les billets se sont vendus… Ce public était magnifiquement bruyant, explosif d’exclamations, généreux. La cohabitation de ces deux publics était belle dans le contexte du festival artistique le plus prestigieux du monde. J’ai envie de vivre ça encore. J’aime quand le patinage nous permet d’amener l’art chorégraphique à de nouveaux publics. Accessoirement, aussi, c’était la première fois que nous installions et entretenions une patinoire/théâtre temporaire. Nous avons réussi grâce à des fournisseurs spécialisés, un projet visant l’installation d’une telle infrastructure saisonnière à Montréal et à l’équipe diligente de la Biennale. Nous avons beaucoup appris sur la logistique et la planification de ces grands déploiements.

© Nora Houguenade

Comment vous est venue l’inspiration du vol des nuées d’oiseaux pour ce spectacle ?

Je suis obsédé par cette idée depuis plus de 10 ans : la murmuration (c’est le terme ornithologique). Puisque nos déplacements sont fluides dans l’espace, nous ressemblons plus à des oiseaux qu’à des humains normaux qui se déplacent un pas à la fois. Nous glissons vite et parfaitement à travers l’espace, comme des oiseaux. En plus, notre espace de jeu est à peu près 15 fois plus grand que les scènes de théâtre. Cet avantage nous permet de réaliser des trucs immenses. Je savais que nous devions faire la murmuration, car nous pouvons le faire mieux que quiconque, grâce à notre médium. J’ai vu des chorégraphes et des metteurs en scène s’en inspirer, mais ça me décevait. Ils imitaient la murmuration et son fonctionnement, mais, je n’ai pas trouvé d’œuvres où les humains faisaient vraiment comme des oiseaux. Je ne voulais pas imiter la murmuration, je voulais la vivre pour de vrai. Je voulais créer une vraie murmuration d’humains à une échelle où l’on peut en faire un spectacle. Avec mes co-chorégraphes et co-fondateurs de la troupe, nous avons essayé l’idée avec le groupe original de cinq patineurs. Ça ne fonctionnait pas vraiment, il fallait plus de monde. On a testé avec des amateurs nombreux en séance de patinage public et ça marchait ! Vers 2016, on a donc lancé des auditions pour rassembler un grand ensemble. Grâce à l’aide du Fonds national de création du CNA d’Ottawa, on a pu mobiliser les candidats choisis, former notre grand ballet et lancer le projet pour de vrai en 2018. Ça a pris plus de quatre ans pour obtenir un spectacle dont nous étions satisfaits.

Votre travail touche évidemment à la danse, mais aussi aux acrobaties circassiennes avec une dramaturgie qui vous est propre. Il n’y a pas beaucoup de compagnies comme la vôtre ici ou ailleurs, non ?

Je n’en connais pas d’autres. Le patinage est un médium populaire et extrêmement lucratif. Que ce soit Holiday On Ice ou Cirque du Soleil On Ice, les spectacles basés sur les acrobaties, les champions, les personnages connus et les numéros thématiques sont très beaux, divertissants et impressionnants. Ils fonctionnent bien et attirent beaucoup de spectateurs. Le patinage a été victime de ce succès par le fait qu’il n’a jamais eu besoin d’innover et de réfléchir pour bien fonctionner. Notre démarche artistique est donc ridicule, d’un point de vue pratique ou commercial. Pourquoi s’emmerder avec de grandes réflexions et de la recherche chorégraphique alors qu’il suffit de jolies filles en collants, de quelques champions et d’une histoire du type Alice au Pays des Merveilles pour remplir les bancs ? Je suis content qu’on ait pris de ce chemin difficile. Créer et performer nos spectacles complexes nous élève vers des découvertes, des réflexions, des idées et des partenariats de travail extrêmement riches. J’ai découvert un nouvel amour du patinage et une compréhension de mes lacunes, même si j’étais un champion. C’est là que c’est devenu vraiment intéressant. Je pense que nos spectateurs et spectatrices sortent grandis de nos spectacles, comme lorsqu’on va voir une exposition, une pièce de théâtre ou un film qui nous encouragent à toucher à de grandes questions et de grandes idées.

© Nora Houguenade

Nul n’est prophète en son pays, dit-on souvent. Les journalistes d’ici se grattent la tête quand il est question de vous définir. Est-ce que cela vous embête ?

Les journalistes et les acteurs du milieu se grattent aussi la tête à l’étranger ! Nous sommes collectivement habitués aux produits artistiques faits sur mesure pour remplir une niche et satisfaire différentes stratégies commerciales, que ce soit celle des grands producteurs ou des festivals culturels nichés. Quand je lis l’histoire de l’art, je sens qu’avant, nous étions plus ouverts à l’étrange, à l’iconoclaste, à la surprise, à la petite révolution perpétuelle de l’art. On dirait que depuis que cela est porté par des institutions plus organisées, les artistes se sont domestiqués pour flatter les académiciens, les curateurs, les diffuseurs et les jurys dont ils et elles dépendent. Je n’avais pas le goût d’entrer là-dedans. Je n’avais pas défroqué du patinage dit « artistique » pour me lancer dans une autre parade formatée… Oser l’iconoclasme un peu arrogant nous a donc posé de grands défis. Encore maintenant, notre image bien particulière et différente des compagnies de danse contemporaine opérant à notre niveau nous donne du fil à retordre. Mais la patience vient à bout de tout. Le monde culturel est encore vaste et il y a des gens qui cherchent encore la véritable surprise. Nous avons eu notre chance de percer grâce à des diffuseurs comme le Sadler’s Wells de Londres, le Théâtre de la Ville de Paris, le CNA de Ottawa, le festival Dance Umbrella de Londres. Et maintenant, nous bénéficions d’excellentes possibilités. Notre stratégie pour survivre a été modeste : nous avons continué de gagner nos vies avec de petites performances dans des marchés de Noël et des carnavals d’hiver. Ce contact constant et modeste avec le public a fini par devenir une partie de notre identité. Donc, les difficultés et la patience ont façonné notre développement de la meilleure façon.

Le Patin libre présente Murmuration à l’Aréna Mont-Royal du 16 au 21 avril 2024.