La pièce Pendant que les champs brûlent du Théâtre PàP a entrepris une tournée québécoise qui a commencé à Baie-Comeau et se poursuivra jusqu’en novembre lorsqu’elle sera présentée à Montréal. Notre collaboratrice a pu assister à la toute première représentation de ce spectacle qui a bénéficié de quelques années de recherches et de laboratoires.
Une ambiance de salle communautaire plane dans la salle au début du spectacle. Les acteurs et les actrices nous accueillent à la bonne franquette en offrant un café et des Tim Bits, et il apparaît déjà qu’on assistera à une création authentique et d’une belle humanité. Pendant que les champs brûlent plonge le public au cœur d’une pièce de Tchekhov, La Cerisaie, qu’on aurait tout aussi bien pu écrire hier tant l’adaptation de Dany Boudreault et de Patrice Dubois est actualisée avec précision.
Les lumières restent allumées et la scène fait penser au chantier d’une salle de répétition. On confond les interprètes aux personnages, tant le naturel de la représentation est déconcertant. Le décor évoluera au cours de la pièce, mais demeurera modeste et efficacement désinvolte à l’exception d’une fête flamboyante, pertinemment exagérée. La scénographie de Pierre-Étienne Locas offre l’espace nécessaire au déploiement des nombreux thèmes et enjeux soulevés par le texte. Les détails sont soigneusement travaillés et la sémiotique de l’œuvre s’arrime à même les quelques objets utilisés par les interprètes. Le spectacle s’ouvre d’ailleurs simplement sur le défilement mécanique de diapositives issues d’une autre époque, accompagnées de questions soulevées par le personnage de Douniacha, jouée par Zoé Boudou.
La fluidité avec laquelle Patrice Dubois orchestre la mise en scène de La Cerisaie, intercalant des interludes où l’on partage avec l’auditoire la documentation recueillie lors de la période de recherche qui a précédé le spectacle, est remarquable. On arrive à construire un safe space à l’intérieur duquel le public est invité à s’exprimer. C’est la bienveillance qui se dégage du jeu contrasté des acteurs et des actrices – oscillant entre le naturalisme lors des interludes et la dramatisation assumée pendant les différentes scènes – qui constitue les assises de ce cocon. Le décalage entre ce lieu et l’absence d’écoute des personnages se veut une dénonciation de l’absurdité du dialogue inexistant entre les régions ressources et ceux qui décident.
Parmi les sous-thèmes, plusieurs sujets délicats sont mis de l’avant. L’un des deux aîné∙es, Firs, est incarné par un mannequin défraîchi et sans voix, qu’on placera impunément dans une boîte lorsqu’il n’arrivera plus à suivre. Le second, Léonid, touchant Harry Standjofski, est constamment ridiculisé puisqu’on le fait taire dès qu’il ouvre la bouche. Même chose pour Varia, jouée par Emmanuelle Lussier-Martinez, qu’on ne consulte pas, même si elle est la seule à connaître le territoire. Les personnages masculins tentent même d’enterrer sa voix tant ils parlent fort et ont des choses plus « importantes » à dire.
Les personnages de Pendant que les champs brûlent sont complexes et suscitent des questionnements moraux au sein du public au sujet des paradoxes qu’ils incarnent. L’aporie qui naît du discours utopique des protagonistes confrontés à l’impossibilité de solutions s’avère réaliste et peut être déstabilisante pour le public. La création d’une œuvre sur le fait que des individus extérieurs à une problématique et n’habitant pas le territoire décident pour les populations locales représentait une tension dialectique délicate à résoudre. Les auteurs ont pourtant réussi à relever ce pari audacieux avec respect et humilité. Alors que certain∙es seraient tombés dans la verve moralisatrice, ils se sont positionnés de façon humaine et ont fait preuve d’empathie. Grâce à une déontologie rigoureuse, par laquelle ils ont veillé à accumuler les entretiens avec divers intervenant∙es de la région issus de domaines variés, ils ont pu démontrer avec justesse que la multiplicité des enjeux rend tout aussi complexe l’élaboration de solutions idéales.
Pendant que les champs brûlent affiche une constante mise en abyme où le processus de création fait écho aux propos de l’œuvre elle-même. Si l’art est bien ce qu’il se targue d’être, soit un levier pour le changement, encore faut-il que les décideurs et décideuses acceptent de se confronter au travail engagé de ces créateurs et créatrices. Reste donc à savoir s’ils et elles auront le courage d’assister à cette pièce d’une honnêteté déroutante et dont la majorité du propos s’adresse probablement à eux.
Texte : Dany Boudreault et Patrice Dubois, d’après La Cerisaie de Tchekhov et la prise de parole de citoyen·nes et d’artistes de partout au Québec. Mise en scène : Patrice Dubois. Assistance à la mise en scène et régie : Alexie Pommier. Scénographie et accessoires : Pierre-Étienne Locas. Conception des costumes : Jeanne Dupré. Conception sonore : Antoine Bédard. Lumières : Chantal Labonté. Vidéo : Julien Blais. Conception musicale (guitare) : Harry Standjofski. Éclairages : Nat Descoteaux. Direction de production : Alec Arsenault et Cynthia Bouchard-Gosselin. Direction technique : Rebecca Brouillard et Renaud Dionne. Productrice : Julie Marie Bourgeois. Avec Sarya Bazin, Zoé Boudou, Ariel Ifergan, Emmanuelle Lussier-Martinez, Mathieu Richard, Harry Standjofski, Marie-Hélène Thibault. Une production du PàP en coproduction avec le Centre de création / diffusion de Gaspé et le Centre des arts de Baie-Comeau, présentée jusqu’au 14 novembre 2024 dans plusieurs villes au Québec.
La pièce Pendant que les champs brûlent du Théâtre PàP a entrepris une tournée québécoise qui a commencé à Baie-Comeau et se poursuivra jusqu’en novembre lorsqu’elle sera présentée à Montréal. Notre collaboratrice a pu assister à la toute première représentation de ce spectacle qui a bénéficié de quelques années de recherches et de laboratoires.
Une ambiance de salle communautaire plane dans la salle au début du spectacle. Les acteurs et les actrices nous accueillent à la bonne franquette en offrant un café et des Tim Bits, et il apparaît déjà qu’on assistera à une création authentique et d’une belle humanité. Pendant que les champs brûlent plonge le public au cœur d’une pièce de Tchekhov, La Cerisaie, qu’on aurait tout aussi bien pu écrire hier tant l’adaptation de Dany Boudreault et de Patrice Dubois est actualisée avec précision.
Les lumières restent allumées et la scène fait penser au chantier d’une salle de répétition. On confond les interprètes aux personnages, tant le naturel de la représentation est déconcertant. Le décor évoluera au cours de la pièce, mais demeurera modeste et efficacement désinvolte à l’exception d’une fête flamboyante, pertinemment exagérée. La scénographie de Pierre-Étienne Locas offre l’espace nécessaire au déploiement des nombreux thèmes et enjeux soulevés par le texte. Les détails sont soigneusement travaillés et la sémiotique de l’œuvre s’arrime à même les quelques objets utilisés par les interprètes. Le spectacle s’ouvre d’ailleurs simplement sur le défilement mécanique de diapositives issues d’une autre époque, accompagnées de questions soulevées par le personnage de Douniacha, jouée par Zoé Boudou.
La fluidité avec laquelle Patrice Dubois orchestre la mise en scène de La Cerisaie, intercalant des interludes où l’on partage avec l’auditoire la documentation recueillie lors de la période de recherche qui a précédé le spectacle, est remarquable. On arrive à construire un safe space à l’intérieur duquel le public est invité à s’exprimer. C’est la bienveillance qui se dégage du jeu contrasté des acteurs et des actrices – oscillant entre le naturalisme lors des interludes et la dramatisation assumée pendant les différentes scènes – qui constitue les assises de ce cocon. Le décalage entre ce lieu et l’absence d’écoute des personnages se veut une dénonciation de l’absurdité du dialogue inexistant entre les régions ressources et ceux qui décident.
Parmi les sous-thèmes, plusieurs sujets délicats sont mis de l’avant. L’un des deux aîné∙es, Firs, est incarné par un mannequin défraîchi et sans voix, qu’on placera impunément dans une boîte lorsqu’il n’arrivera plus à suivre. Le second, Léonid, touchant Harry Standjofski, est constamment ridiculisé puisqu’on le fait taire dès qu’il ouvre la bouche. Même chose pour Varia, jouée par Emmanuelle Lussier-Martinez, qu’on ne consulte pas, même si elle est la seule à connaître le territoire. Les personnages masculins tentent même d’enterrer sa voix tant ils parlent fort et ont des choses plus « importantes » à dire.
Les personnages de Pendant que les champs brûlent sont complexes et suscitent des questionnements moraux au sein du public au sujet des paradoxes qu’ils incarnent. L’aporie qui naît du discours utopique des protagonistes confrontés à l’impossibilité de solutions s’avère réaliste et peut être déstabilisante pour le public. La création d’une œuvre sur le fait que des individus extérieurs à une problématique et n’habitant pas le territoire décident pour les populations locales représentait une tension dialectique délicate à résoudre. Les auteurs ont pourtant réussi à relever ce pari audacieux avec respect et humilité. Alors que certain∙es seraient tombés dans la verve moralisatrice, ils se sont positionnés de façon humaine et ont fait preuve d’empathie. Grâce à une déontologie rigoureuse, par laquelle ils ont veillé à accumuler les entretiens avec divers intervenant∙es de la région issus de domaines variés, ils ont pu démontrer avec justesse que la multiplicité des enjeux rend tout aussi complexe l’élaboration de solutions idéales.
Pendant que les champs brûlent affiche une constante mise en abyme où le processus de création fait écho aux propos de l’œuvre elle-même. Si l’art est bien ce qu’il se targue d’être, soit un levier pour le changement, encore faut-il que les décideurs et décideuses acceptent de se confronter au travail engagé de ces créateurs et créatrices. Reste donc à savoir s’ils et elles auront le courage d’assister à cette pièce d’une honnêteté déroutante et dont la majorité du propos s’adresse probablement à eux.
Pendant que les champs brûlent
Texte : Dany Boudreault et Patrice Dubois, d’après La Cerisaie de Tchekhov et la prise de parole de citoyen·nes et d’artistes de partout au Québec. Mise en scène : Patrice Dubois. Assistance à la mise en scène et régie : Alexie Pommier. Scénographie et accessoires : Pierre-Étienne Locas. Conception des costumes : Jeanne Dupré. Conception sonore : Antoine Bédard. Lumières : Chantal Labonté. Vidéo : Julien Blais. Conception musicale (guitare) : Harry Standjofski. Éclairages : Nat Descoteaux. Direction de production : Alec Arsenault et Cynthia Bouchard-Gosselin. Direction technique : Rebecca Brouillard et Renaud Dionne. Productrice : Julie Marie Bourgeois. Avec Sarya Bazin, Zoé Boudou, Ariel Ifergan, Emmanuelle Lussier-Martinez, Mathieu Richard, Harry Standjofski, Marie-Hélène Thibault. Une production du PàP en coproduction avec le Centre de création / diffusion de Gaspé et le Centre des arts de Baie-Comeau, présentée jusqu’au 14 novembre 2024 dans plusieurs villes au Québec.