Présentée un peu partout dans le monde depuis 2018, l’adaptation d’Histoire de la violence du mythique Édouard Louis par le tout aussi mythique Thomas Ostermeier, directeur du célèbre théâtre berlinois Schaubühne, arrive enfin sur les planches de l’Usine C. Il s’agit là d’une convergence quasi monstrueuse tant tout, dans la proposition, fait saliver. À notre grand bonheur, le pari est une réussite fracassante – une véritable leçon de jeu, de mise en scène et d’humanité.
À la fois distanciée et ultraréaliste, voire expressionniste, la pièce se veut une restitution de la violence protéiforme vécue par tous les personnages. Rien n’est épargné, car le sujet est grave, mais aussi complexe.
Édouard raconte l’histoire d’une agression sexuelle qu’il a subie dans son appartement de Paris. Il la décrit étape par étape et le public y assiste en direct et sans filtre. Nonobstant le fait que l’œuvre est en langue allemande (accompagnée de surtitres français), il est évident que le caractère extrêmement cru du spectacle ne conviendra pas à tout le monde. Les émotions sont à vif, le contact avec l’assistance renforce, en l’obligeant à s’impliquer, le sentiment de malaise omniprésent. Cela étant dit, le propos est troublant au plus haut degré, d’une actualité déroutante, et mérite le détour. Il s’agit d’un événement, rien de moins.
La double narration au micro, celle d’Édouard (le très bon Laurenz Laufeberg) et celle de sa sœur, Clara (l’excellente et polyvalente Alina Stiegler), à qui il a raconté son histoire, permet d’avoir autant le témoignage direct, vibrant, hautement émotif de la victime que celui, plus détaché, et néanmoins familial, d’une personne absente de la situation. Le récit s’emballe, se calme, reprend, laisse place aux dialogues, le tout rythmé par une batterie, présente sur scène, qui constitue l’essentiel de la trame sonore (extrêmement efficace au demeurant).
Toujours sur scène, le personnage de Reda (l’incroyablement juste Renato Shuch) semble créer des cercles autour d’Édouard à la manière d’un vautour – aux yeux fous et au sourire follement séduisant. C’est qu’il faut du temps pour préparer la scène. Il faut en comprendre les tenants et les aboutissants. On voit donc se déplier devant soi, en parallèle, le récit énoncé par deux personnages, le rapport de police, la scène de viol en tant que tel, le chemin d’immigration du père de Reda et l’enfance d’Édouard. Un propos, par conséquent, touffu, et qui pourtant se comprend avec une clarté totale.
Cruauté et humanité
Dans cette œuvre autofictionnelle, l’auteur a réussi le chemin proposé par ses prédécesseurs et prédécesseuses, de l’intime vers l’universel. On perçoit, entre les phrases et dans la structure narrative, l’ombre de Guillaume Dustan, d’Hervé Guibert, d’Annie Ernaux… Car à travers cette agression, Louis nous peint un portrait de son époque en quelques traits décisifs. Dès lors, l’histoire n’est plus celle d’un acte violent, mais bien celle de la violence sociale, aux attributs bigarrés : homophobie ordinaire (le comportement de la victime perçu comme suspect), haine de soi (les rationalisations d’Édouard, son hésitation à dénoncer le crime), racisme (le jugement de l’inspecteur dès que Reda est identifié comme étant kabyle), perte de repères (la situation familiale du héros, l’incompréhension de sa famille face à sa différence, mais aussi celle du jeune homme issu de l’immigration et emprisonné dans une cité)…
Et la police, toujours cette police, incapable d’humanité comme elle l’était lors du massacre du 17 octobre 1961, et comme elle l’est toujours avec les minorités.
Le rapport à la mémoire, à sa fidélité, à sa validité est aussi fortement évoqué à travers ces péripéties croisées, qui font ressentir l’urgence du moment, mais aussi l’immense chaos causé par les circonstances. Édouard tente de rendre compte de la complexité de la situation et la mise en scène, de ce côté comme de beaucoup d’autres, l’exprime brillamment. S’agissait-il d’un crime prémédité ? Peut-être, mais sûrement pas, mais qui sait ? La conscience d’avoir subi une agression est contrariée par les valeurs du personnage principal. Pourquoi Reda irait-il en prison ? En quoi cela règlerait-il quoi que ce soit ?
Cette œuvre majeure de la dramaturgie contemporaine se fait critique de la petitesse sociale, de l’incompréhension indissoluble entre soi et l’autre, de la haine et de l’incompréhension qui isole et, au bout du compte, qui désespère et qui tue.
Ajoutons à cela une mise en scène digne d’un horloger, dans un éclairage cru, et une synergie parfaite des quatre interprètes qui peaufinent cette pièce depuis des années et y jouent des dizaines de personnages sans jamais faire perdre le fil au public. Nous voilà devant un miracle de théâtre; une pièce intelligente, qui vise la tête et le cœur et qui touche, à chaque fois, en plein dans le mille, sans misérabilisme ni concessions.
Mise en scène : Thomas Ostermeier. Texte : Édouard Louis. Dramaturgie : Florian Borchmeyer. Collaboration à la mise en scène : David Stöhr. Conception des décors et des costumes : Nina Wetzel. Musique : Nils Ostendorf. Conception lumières : Michael Wetzel. Collaboration à la chorégraphie : Johanna Lemke. Avec Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch, Alina Stiegler et Thomas Witte. Une coproduction de Schaubühne, du Théâtre de la Ville de Paris, du Théâtre national Wallonie-Bruxelles et de St. Ann’s Warehouse présentée à l’Usine C du 13 au 15 mars 2025.
Présentée un peu partout dans le monde depuis 2018, l’adaptation d’Histoire de la violence du mythique Édouard Louis par le tout aussi mythique Thomas Ostermeier, directeur du célèbre théâtre berlinois Schaubühne, arrive enfin sur les planches de l’Usine C. Il s’agit là d’une convergence quasi monstrueuse tant tout, dans la proposition, fait saliver. À notre grand bonheur, le pari est une réussite fracassante – une véritable leçon de jeu, de mise en scène et d’humanité.
À la fois distanciée et ultraréaliste, voire expressionniste, la pièce se veut une restitution de la violence protéiforme vécue par tous les personnages. Rien n’est épargné, car le sujet est grave, mais aussi complexe.
Édouard raconte l’histoire d’une agression sexuelle qu’il a subie dans son appartement de Paris. Il la décrit étape par étape et le public y assiste en direct et sans filtre. Nonobstant le fait que l’œuvre est en langue allemande (accompagnée de surtitres français), il est évident que le caractère extrêmement cru du spectacle ne conviendra pas à tout le monde. Les émotions sont à vif, le contact avec l’assistance renforce, en l’obligeant à s’impliquer, le sentiment de malaise omniprésent. Cela étant dit, le propos est troublant au plus haut degré, d’une actualité déroutante, et mérite le détour. Il s’agit d’un événement, rien de moins.
La double narration au micro, celle d’Édouard (le très bon Laurenz Laufeberg) et celle de sa sœur, Clara (l’excellente et polyvalente Alina Stiegler), à qui il a raconté son histoire, permet d’avoir autant le témoignage direct, vibrant, hautement émotif de la victime que celui, plus détaché, et néanmoins familial, d’une personne absente de la situation. Le récit s’emballe, se calme, reprend, laisse place aux dialogues, le tout rythmé par une batterie, présente sur scène, qui constitue l’essentiel de la trame sonore (extrêmement efficace au demeurant).
Toujours sur scène, le personnage de Reda (l’incroyablement juste Renato Shuch) semble créer des cercles autour d’Édouard à la manière d’un vautour – aux yeux fous et au sourire follement séduisant. C’est qu’il faut du temps pour préparer la scène. Il faut en comprendre les tenants et les aboutissants. On voit donc se déplier devant soi, en parallèle, le récit énoncé par deux personnages, le rapport de police, la scène de viol en tant que tel, le chemin d’immigration du père de Reda et l’enfance d’Édouard. Un propos, par conséquent, touffu, et qui pourtant se comprend avec une clarté totale.
Cruauté et humanité
Dans cette œuvre autofictionnelle, l’auteur a réussi le chemin proposé par ses prédécesseurs et prédécesseuses, de l’intime vers l’universel. On perçoit, entre les phrases et dans la structure narrative, l’ombre de Guillaume Dustan, d’Hervé Guibert, d’Annie Ernaux… Car à travers cette agression, Louis nous peint un portrait de son époque en quelques traits décisifs. Dès lors, l’histoire n’est plus celle d’un acte violent, mais bien celle de la violence sociale, aux attributs bigarrés : homophobie ordinaire (le comportement de la victime perçu comme suspect), haine de soi (les rationalisations d’Édouard, son hésitation à dénoncer le crime), racisme (le jugement de l’inspecteur dès que Reda est identifié comme étant kabyle), perte de repères (la situation familiale du héros, l’incompréhension de sa famille face à sa différence, mais aussi celle du jeune homme issu de l’immigration et emprisonné dans une cité)…
Et la police, toujours cette police, incapable d’humanité comme elle l’était lors du massacre du 17 octobre 1961, et comme elle l’est toujours avec les minorités.
Le rapport à la mémoire, à sa fidélité, à sa validité est aussi fortement évoqué à travers ces péripéties croisées, qui font ressentir l’urgence du moment, mais aussi l’immense chaos causé par les circonstances. Édouard tente de rendre compte de la complexité de la situation et la mise en scène, de ce côté comme de beaucoup d’autres, l’exprime brillamment. S’agissait-il d’un crime prémédité ? Peut-être, mais sûrement pas, mais qui sait ? La conscience d’avoir subi une agression est contrariée par les valeurs du personnage principal. Pourquoi Reda irait-il en prison ? En quoi cela règlerait-il quoi que ce soit ?
Cette œuvre majeure de la dramaturgie contemporaine se fait critique de la petitesse sociale, de l’incompréhension indissoluble entre soi et l’autre, de la haine et de l’incompréhension qui isole et, au bout du compte, qui désespère et qui tue.
Ajoutons à cela une mise en scène digne d’un horloger, dans un éclairage cru, et une synergie parfaite des quatre interprètes qui peaufinent cette pièce depuis des années et y jouent des dizaines de personnages sans jamais faire perdre le fil au public. Nous voilà devant un miracle de théâtre; une pièce intelligente, qui vise la tête et le cœur et qui touche, à chaque fois, en plein dans le mille, sans misérabilisme ni concessions.
Histoire de la violence
Mise en scène : Thomas Ostermeier. Texte : Édouard Louis. Dramaturgie : Florian Borchmeyer. Collaboration à la mise en scène : David Stöhr. Conception des décors et des costumes : Nina Wetzel. Musique : Nils Ostendorf. Conception lumières : Michael Wetzel. Collaboration à la chorégraphie : Johanna Lemke. Avec Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch, Alina Stiegler et Thomas Witte. Une coproduction de Schaubühne, du Théâtre de la Ville de Paris, du Théâtre national Wallonie-Bruxelles et de St. Ann’s Warehouse présentée à l’Usine C du 13 au 15 mars 2025.