Un homme se réveille désorienté, vidé, brisé, après 60 heures passées dans la chambre 158 d’un sauna gai de Montréal. C’est le pitch de la pièce Ces regards amoureux de garçons altérés écrite il y a 10 ans par l’auteur, traducteur et performeur non binaire Éric Noël. Présenté en avril au Théâtre Prospero, ce solo coup de poing, toujours d’actualité, contribue à libérer la parole et à déconstruire la honte autour de la dépendance et de la pratique du chemsex (combinaison de pratiques sexuelles et de consommation de drogues).
Pouvez-vous nous décrire ce personnage qui semble avoir touché le fond ?
C’est un garçon sans nom, un être en perte de repères qui cherche de manière avide à se sentir en vie. Le chemin vers « le fond » est souvent à la fois terriblement douloureux et enivrant, excitant. Le parcours de dépendance qu’il emprunte lui permet de guérir une plaie amoureuse brûlante et d’exister en dehors du temps, des normes, du cadre qu’était sa vie d’avant. Je pense qu’on peut toustes se reconnaitre dans ce désir de sortir de notre identité, de prendre congé de soi, de prendre une pause, d’arrêter la terre de tourner. On « l’attrape » dans ce moment de suspension, épuisé, vidé, ce qui permet de le découvrir au plus près de sa vérité, la vérité de qui il est à ce moment précis : un enfant à feu et à sang, coincé dans un corps d’adulte… et qui nous demande de l’aimer.
Est-ce que l’on peut parler de théâtre documentaire ? Pourquoi avez-vous écrit sur la dépendance et le chemsex en particulier ?
Non, ce n’est pas du théâtre documentaire. Il n’y a aucun désir d’éduquer, d’informer, de sensibiliser. On est plutôt dans un processus d’autofiction à travers lequel je me suis néanmoins donné toutes les libertés. C’est grandement inspiré de mon parcours et j’ai longtemps porté ce texte en moi-même, mais c’est une fiction. Il y a une trame, une construction dramatique, un personnage qui n’est pas moi. Il y a un jeu aussi avec le public sur « l’adresse » où le quatrième mur est, je dirais, fragile. On peut se demander d’où nous parle ce garçon ? Ce personnage est-il conscient d’être au théâtre ? Pourquoi nous confie-t-il tout ça ?
Je n’ai pas choisi d’écrire sur le chemsex, j’ai voulu écrire ma peine d’amour que je traversais par le chemsex. Je n’aurais pas pu écrire rien d’autre à l’époque. J’allais très mal. Ma consommation était cachée, je vivais une double vie. L’écriture de ce texte a été ma manière à moi de dire la vérité, de me réunifier. C’est d’abord par ce texte que j’ai été capable de parler de ce qui se passait. Ça a été mon premier geste de guérison.
Comment expliquer ces dix années entre une première lecture au Festival Jamais Lu et sa programmation au Prospero ?
Par les aléas du passage du texte à la scène… Ça serait une longue histoire pas très passionnante à raconter, haha ! Disons simplement que dès 2015, Philippe et moi voulions créer le spectacle ensemble et que… ça a pris 10 ans avant que les astres s’alignent. Pendant longtemps, les divers écueils avec des producteurs et les reports m’ont beaucoup frustré, mais aujourd’hui, je suis content que la pièce n’ait pas été créée plus tôt. Ça aurait été très difficile pour moi en 2017 ou 2018 de bien accompagner la production, d’affronter les médias, de ne pas revivre douloureusement ce que la pièce met en scène. 10 ans plus tard, je n’ai plus honte et j’ai beaucoup de compassion envers la personne que j’étais à l’époque, ça amène une grande paix dans tout le processus. J’ai aussi pris une distance qui fait que je laisse toute liberté à Philippe, Gabriel et à l’équipe de s’emparer du texte et de se l’approprier.
Est-ce que la pièce s’adresse uniquement à la communauté gaie ?
Les personnes queers sont habituées, dès l’enfance, à s’identifier à des personnages cis et à des histoires ancrées dans l’hétérosexualité. C’est une chance d’apprendre très tôt à avoir de l’empathie pour les personnes différentes de soi. Les hétéros n’ont souvent pas cette opportunité. On ne demande jamais, par ailleurs, à un auteur ou une autrice cis et hétérosexuelle si sa pièce s’adresse uniquement aux personnes cis et hétéros. On tient pour acquis qu’une pièce qui met en scène des personnages et des relations hétérosexuelles, où la culture dominante est représentée, parle à tout le monde.
Ma pièce met en scène un être qui traverse des états, des émotions et vit des transformations propres à la nature humaine, c’est seulement le contexte dans lequel il vit tout ça qui est propre à la culture gaie. Les personnes pour qui l’orientation sexuelle est une barrière à l’empathie ne passeront sûrement pas une super belle soirée, mais j’espère quand même qu’iels viendront. Ce spectacle s’adresse aux humain·es.
Comment Gabriel Szabo, seul sur scène pendant 1 h 25, défend-il votre texte ?
Gabriel est un acteur virtuose dont j’admire le talent depuis Sauvageau, Sauvageau, pièce pour laquelle il avait remporté le Prix d’interprétation masculine remis par l’Association des critiques de théâtre. J’ai vu à peu près tout ce qu’il a fait sur scène depuis. Le texte représente un grand défi d’interprétation, la langue oscille entre plusieurs registres, rythmes et tonalités, et la proposition scénique de Philippe (Cyr, metteur en scène et directeur artistique du Prospero) impose un jeu physique contraint, très particulier. Nous savions qu’il nous fallait un acteur à la fois solide techniquement et instinctif, énergique, prêt à plonger dans cet univers. Le choix de Gabriel s’est imposé. On avait envie de lui offrir un rôle différent de ce qu’on lui confie habituellement et c’est fascinant de le voir s’emparer du texte avec fébrilité, fouiller dans son corps pour construire ce personnage. C’est un privilège pour moi et je pense que ce sera une grande expérience pour le public de le voir à l’œuvre, seul, pendant 1 h 25 dans la salle intime du Prospero.
Ces regards amoureux de garçons altérés est présentée au Théâtre Prospero du 8 au 26 avril 2025.
Un homme se réveille désorienté, vidé, brisé, après 60 heures passées dans la chambre 158 d’un sauna gai de Montréal. C’est le pitch de la pièce Ces regards amoureux de garçons altérés écrite il y a 10 ans par l’auteur, traducteur et performeur non binaire Éric Noël. Présenté en avril au Théâtre Prospero, ce solo coup de poing, toujours d’actualité, contribue à libérer la parole et à déconstruire la honte autour de la dépendance et de la pratique du chemsex (combinaison de pratiques sexuelles et de consommation de drogues).
Pouvez-vous nous décrire ce personnage qui semble avoir touché le fond ?
C’est un garçon sans nom, un être en perte de repères qui cherche de manière avide à se sentir en vie. Le chemin vers « le fond » est souvent à la fois terriblement douloureux et enivrant, excitant. Le parcours de dépendance qu’il emprunte lui permet de guérir une plaie amoureuse brûlante et d’exister en dehors du temps, des normes, du cadre qu’était sa vie d’avant. Je pense qu’on peut toustes se reconnaitre dans ce désir de sortir de notre identité, de prendre congé de soi, de prendre une pause, d’arrêter la terre de tourner. On « l’attrape » dans ce moment de suspension, épuisé, vidé, ce qui permet de le découvrir au plus près de sa vérité, la vérité de qui il est à ce moment précis : un enfant à feu et à sang, coincé dans un corps d’adulte… et qui nous demande de l’aimer.
Est-ce que l’on peut parler de théâtre documentaire ? Pourquoi avez-vous écrit sur la dépendance et le chemsex en particulier ?
Non, ce n’est pas du théâtre documentaire. Il n’y a aucun désir d’éduquer, d’informer, de sensibiliser. On est plutôt dans un processus d’autofiction à travers lequel je me suis néanmoins donné toutes les libertés. C’est grandement inspiré de mon parcours et j’ai longtemps porté ce texte en moi-même, mais c’est une fiction. Il y a une trame, une construction dramatique, un personnage qui n’est pas moi. Il y a un jeu aussi avec le public sur « l’adresse » où le quatrième mur est, je dirais, fragile. On peut se demander d’où nous parle ce garçon ? Ce personnage est-il conscient d’être au théâtre ? Pourquoi nous confie-t-il tout ça ?
Je n’ai pas choisi d’écrire sur le chemsex, j’ai voulu écrire ma peine d’amour que je traversais par le chemsex. Je n’aurais pas pu écrire rien d’autre à l’époque. J’allais très mal. Ma consommation était cachée, je vivais une double vie. L’écriture de ce texte a été ma manière à moi de dire la vérité, de me réunifier. C’est d’abord par ce texte que j’ai été capable de parler de ce qui se passait. Ça a été mon premier geste de guérison.
Comment expliquer ces dix années entre une première lecture au Festival Jamais Lu et sa programmation au Prospero ?
Par les aléas du passage du texte à la scène… Ça serait une longue histoire pas très passionnante à raconter, haha ! Disons simplement que dès 2015, Philippe et moi voulions créer le spectacle ensemble et que… ça a pris 10 ans avant que les astres s’alignent. Pendant longtemps, les divers écueils avec des producteurs et les reports m’ont beaucoup frustré, mais aujourd’hui, je suis content que la pièce n’ait pas été créée plus tôt. Ça aurait été très difficile pour moi en 2017 ou 2018 de bien accompagner la production, d’affronter les médias, de ne pas revivre douloureusement ce que la pièce met en scène. 10 ans plus tard, je n’ai plus honte et j’ai beaucoup de compassion envers la personne que j’étais à l’époque, ça amène une grande paix dans tout le processus. J’ai aussi pris une distance qui fait que je laisse toute liberté à Philippe, Gabriel et à l’équipe de s’emparer du texte et de se l’approprier.
Est-ce que la pièce s’adresse uniquement à la communauté gaie ?
Les personnes queers sont habituées, dès l’enfance, à s’identifier à des personnages cis et à des histoires ancrées dans l’hétérosexualité. C’est une chance d’apprendre très tôt à avoir de l’empathie pour les personnes différentes de soi. Les hétéros n’ont souvent pas cette opportunité. On ne demande jamais, par ailleurs, à un auteur ou une autrice cis et hétérosexuelle si sa pièce s’adresse uniquement aux personnes cis et hétéros. On tient pour acquis qu’une pièce qui met en scène des personnages et des relations hétérosexuelles, où la culture dominante est représentée, parle à tout le monde.
Ma pièce met en scène un être qui traverse des états, des émotions et vit des transformations propres à la nature humaine, c’est seulement le contexte dans lequel il vit tout ça qui est propre à la culture gaie. Les personnes pour qui l’orientation sexuelle est une barrière à l’empathie ne passeront sûrement pas une super belle soirée, mais j’espère quand même qu’iels viendront. Ce spectacle s’adresse aux humain·es.
Comment Gabriel Szabo, seul sur scène pendant 1 h 25, défend-il votre texte ?
Gabriel est un acteur virtuose dont j’admire le talent depuis Sauvageau, Sauvageau, pièce pour laquelle il avait remporté le Prix d’interprétation masculine remis par l’Association des critiques de théâtre. J’ai vu à peu près tout ce qu’il a fait sur scène depuis. Le texte représente un grand défi d’interprétation, la langue oscille entre plusieurs registres, rythmes et tonalités, et la proposition scénique de Philippe (Cyr, metteur en scène et directeur artistique du Prospero) impose un jeu physique contraint, très particulier. Nous savions qu’il nous fallait un acteur à la fois solide techniquement et instinctif, énergique, prêt à plonger dans cet univers. Le choix de Gabriel s’est imposé. On avait envie de lui offrir un rôle différent de ce qu’on lui confie habituellement et c’est fascinant de le voir s’emparer du texte avec fébrilité, fouiller dans son corps pour construire ce personnage. C’est un privilège pour moi et je pense que ce sera une grande expérience pour le public de le voir à l’œuvre, seul, pendant 1 h 25 dans la salle intime du Prospero.
Ces regards amoureux de garçons altérés est présentée au Théâtre Prospero du 8 au 26 avril 2025.