Anna Sanchez est comédienne, musicienne et improvisatrice. Elle est l’autrice et la metteuse en scène de la pièce La femme de nulle part, présentée jusqu’au 12 avril au Théâtre Denise-Pelletier.
Vous avez vécu une expérience que peu d’artistes québécois∙es ont connu en passant une année, je crois, à La Colline. Comment ce stage s’est-il déroulé et comment cela vous nourrit dans votre pratique ?
Cette année à la Colline a été un véritable cadeau, en plus d’être inattendu dans mon parcours. J’ai auditionné pour ce stage un peu par hasard, sans trop réaliser ce que ça allait impliquer pour la suite. Je me retrouve tout à coup à Paris pour dix mois; je ne connais personne, je suis jumelée avec cinq autres interprètes et on nous dit : voilà, vous avez une salle de répétition, du temps, faites ce que vous voulez. Au début, on naviguait vraiment dans le néant. On n’avait rien à faire et on s’occupait comme on pouvait. On s’échangeait des textes, des idées. Le soir, on allait prendre des verres et on allait voir des spectacles. Je marchais beaucoup. Je découvrais Paris. J’écoutais. La journée, j’allais à la Colline et j’écrivais des phrases et des images sur des post-it, que je collais sur le sol de notre salle de répétition inoccupée. C’était très déstabilisant, mais au final, ça m’a confrontée à ma solitude et au silence, et je crois que c’est de là que l’écriture a pu surgir. Tout ce qui bouillonnait en moi depuis des années devenait plus clair de jour en jour.
Par la suite, j’ai eu la chance de participer au nouveau spectacle de Wajdi Mouawad. C’était trois mois de création. En observant son travail, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris sur l’écriture. L’année s’est terminée par la présentation de cartes blanches, où j’ai présenté la première version du texte de La femme de nulle part, dans une lecture d’environ trente minutes. C’était la naissance du projet. Ce stage m’a permis d’être totalement à l’écoute de ce qui se passait en moi, de rencontrer des gens, des visions du monde, une culture. Étant à moitié française, ça a aussi été une vraie rencontre avec la France. C’était une expérience très précieuse.
La femme de nulle part fait penser à tous ces immigrant∙es qui disent se sentir ni d’ici ni d’ailleurs. Comme ce n’est pas votre cas, où avez-vous puiser l’inspiration pour votre texte ?
En effet, je ne suis pas moi-même immigrante, mais ça fait partie intégrante de mon histoire. Mon simple nom de famille « Sanchez » est déjà un point d’interrogation, un indice de ce qui a pu se passer ailleurs, il y a longtemps. Même si La femme de nulle part est une véritable fiction, je suis évidemment allée puiser dans mon histoire personnelle. Des gens dans ma famille ont quitté le pays où ils sont nés, certains par choix, certains par nécessité. Je parle du point de vue où je me trouve, c’est-à-dire celui de la petite fille de gens qui ont fui une guerre, qui ont vécu un exil, des douleurs, des traumatismes. Ce n’est pas rien de quitter les lieux de son enfance. Et comme les autres enfants de cette « troisième génération », je n’ai pas vécu tout ça mais j’ai grandi avec le silence que ça crée. Avec la tristesse qu’on ressent chez l’autre, sans pouvoir clairement la nommer. Cette sensation d’être dispersée dans le monde, d’avoir grandi avec un manque, une négation en quelque sorte, je crois que beaucoup de gens, enfants ou petits-enfants d’immigrants la ressentent.
La femme de nulle part, c’est aussi les jeunes de ma génération qui ont de la difficulté à simplement trouver leur place dans un monde instable où il est difficile de faire communauté, où on n’est pas liés à notre territoire, où on cherche du sens.
La filiation féminine est un thème majeur et actuel de la littérature, du cinéma, du théâtre portés par des femmes. Les thèmes de la mémoire et de l’histoire sont d’ailleurs bien présents dans votre pièce, non ?
Quand on se pose des questions sur nos origines, surtout dans des contextes géopolitiques compliqués, je crois qu’il est inévitable de se confronter à l’Histoire avec un grand H pour comprendre. C’était où, en quelle année ? Combien étaient-ils ? Qui a tiré sur qui ? Mais à un moment, ce n’est plus suffisant. Moi, en tout cas, j’ai réalisé que ça ne comblait pas tout. En fait, ce qui nous manque souvent, c’est l’autre, c’est la personne qui a vécu tout ça. Car on a beau se remplir la tête de dates et d’événements historiques, ce qu’on veut aussi savoir, c’est qu’est-ce qu’elle mangeait, qu’est-ce qu’elle écoutait comme musique, est-ce qu’elle était heureuse, amoureuse, est-ce qu’elle avait une maison, des ami∙es, une recette spéciale de gâteau au chocolat reçu de sa propre grand-mère ? Dans le texte, j’explore ce qu’on se transmet de génération en génération, les douleurs et les tristesses, mais aussi ce qu’on ne s’est pas transmis. Cet échec de mémoire en quelque sorte. Ça m’a rendue folle. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un échoue à se raconter ? Comment on peut passer à côté de quelqu’un à ce point ? Comment doit-on faire pour se retrouver ? Et si le récit de La femme de nulle part prend racine dans les douleurs de la guerre d’Algérie, je crois que le silence est universel. On a tous grandi avec ce que nos parents n’ont pas su nous dire.
Assumer la mise en scène représente un défi à tous les âges. Comment avez-vous travaillé avec ce texte de l’autrice, une certaine Anna Sanchez ?
Elle a été très compréhensive et une interlocutrice hors pair sur ce projet. Mais plus sérieusement, une première mise en scène, c’est très vertigineux. Je sentais que j’étais responsable que le bateau se rende à bon port. Des gens croyaient en moi et au projet et je ne voulais pas les décevoir. Ce qui peut représenter un défi dans le fait d’être à la fois autrice et metteuse en scène d’un projet, c’est qu’on n’a pas ce deuxième regard très utile à la création. Et quand il y a un problème, on doit s’occuper à la fois de la mise en scène et du texte. On est un peu plus seule même si j’avais une formidable partenaire, Mathilde Boudreau à l’assistance à la mise en scène, qui m’a permis d’avoir du recul sur certaines choses. J’ai aussi fait appel quelque fois à Isabelle Leblanc, pour avoir un regard extérieur sur l’ensemble de l’objet théâtral. Ceci dit, l’avantage de faire les deux, c’est que le texte et la mise en scène peuvent vraiment s’imbriquer et devenir un seul objet. Certaines décisions sont plus rapides à prendre car je n’ai pas besoin de consulter quelqu’un d’autre, je n’ai qu’à me consulter moi. Et quand j’ai besoin de couper dans le texte, je n’ai aucun remords. Ça, c’est très pratique. Malgré les petits défis, j’ai adoré cette expérience.
JEU avait parlé de vous trop brièvement dans son numéro « Après l’école ». En très peu de temps, vous avez déjà beaucoup accompli. Comptez-vous mettre l’accent sur l’un de vos talents en particulier, jeu, dramaturgie, mise en scène, dans les prochaines années ?
Je veux faire de la création tout simplement, peu importe la forme que ça prend. Jouer, écrire, mettre en scène encore et encore ! J’aimerais vraiment rester libre là-dedans et être à l’écoute de ce que nécessite un projet. Quelle forme ça doit prendre pour servir au mieux l’idée ? J’adore rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux artistes et j’espère que mes futurs projets le permettront. J’ai d’ailleurs rejoint la compagnie de création Théâtre Ô Parleur, que j’ai remise sur pied avec Isabelle Leblanc. On aimerait réfléchir à comment sortir des théâtres et amener la création dans nos communautés. Mon rêve serait aussi de créer des nouveaux espaces de création, où on pourrait diffuser de la culture, mais aussi se rassembler, réfléchir, créer ensemble. À suivre !
La femme de nulle part est présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 25 mars au 12 avril 2025.
Anna Sanchez est comédienne, musicienne et improvisatrice. Elle est l’autrice et la metteuse en scène de la pièce La femme de nulle part, présentée jusqu’au 12 avril au Théâtre Denise-Pelletier.
Vous avez vécu une expérience que peu d’artistes québécois∙es ont connu en passant une année, je crois, à La Colline. Comment ce stage s’est-il déroulé et comment cela vous nourrit dans votre pratique ?
Cette année à la Colline a été un véritable cadeau, en plus d’être inattendu dans mon parcours. J’ai auditionné pour ce stage un peu par hasard, sans trop réaliser ce que ça allait impliquer pour la suite. Je me retrouve tout à coup à Paris pour dix mois; je ne connais personne, je suis jumelée avec cinq autres interprètes et on nous dit : voilà, vous avez une salle de répétition, du temps, faites ce que vous voulez. Au début, on naviguait vraiment dans le néant. On n’avait rien à faire et on s’occupait comme on pouvait. On s’échangeait des textes, des idées. Le soir, on allait prendre des verres et on allait voir des spectacles. Je marchais beaucoup. Je découvrais Paris. J’écoutais. La journée, j’allais à la Colline et j’écrivais des phrases et des images sur des post-it, que je collais sur le sol de notre salle de répétition inoccupée. C’était très déstabilisant, mais au final, ça m’a confrontée à ma solitude et au silence, et je crois que c’est de là que l’écriture a pu surgir. Tout ce qui bouillonnait en moi depuis des années devenait plus clair de jour en jour.
Par la suite, j’ai eu la chance de participer au nouveau spectacle de Wajdi Mouawad. C’était trois mois de création. En observant son travail, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris sur l’écriture. L’année s’est terminée par la présentation de cartes blanches, où j’ai présenté la première version du texte de La femme de nulle part, dans une lecture d’environ trente minutes. C’était la naissance du projet. Ce stage m’a permis d’être totalement à l’écoute de ce qui se passait en moi, de rencontrer des gens, des visions du monde, une culture. Étant à moitié française, ça a aussi été une vraie rencontre avec la France. C’était une expérience très précieuse.
La femme de nulle part fait penser à tous ces immigrant∙es qui disent se sentir ni d’ici ni d’ailleurs. Comme ce n’est pas votre cas, où avez-vous puiser l’inspiration pour votre texte ?
En effet, je ne suis pas moi-même immigrante, mais ça fait partie intégrante de mon histoire. Mon simple nom de famille « Sanchez » est déjà un point d’interrogation, un indice de ce qui a pu se passer ailleurs, il y a longtemps. Même si La femme de nulle part est une véritable fiction, je suis évidemment allée puiser dans mon histoire personnelle. Des gens dans ma famille ont quitté le pays où ils sont nés, certains par choix, certains par nécessité. Je parle du point de vue où je me trouve, c’est-à-dire celui de la petite fille de gens qui ont fui une guerre, qui ont vécu un exil, des douleurs, des traumatismes. Ce n’est pas rien de quitter les lieux de son enfance. Et comme les autres enfants de cette « troisième génération », je n’ai pas vécu tout ça mais j’ai grandi avec le silence que ça crée. Avec la tristesse qu’on ressent chez l’autre, sans pouvoir clairement la nommer. Cette sensation d’être dispersée dans le monde, d’avoir grandi avec un manque, une négation en quelque sorte, je crois que beaucoup de gens, enfants ou petits-enfants d’immigrants la ressentent.
La femme de nulle part, c’est aussi les jeunes de ma génération qui ont de la difficulté à simplement trouver leur place dans un monde instable où il est difficile de faire communauté, où on n’est pas liés à notre territoire, où on cherche du sens.
La filiation féminine est un thème majeur et actuel de la littérature, du cinéma, du théâtre portés par des femmes. Les thèmes de la mémoire et de l’histoire sont d’ailleurs bien présents dans votre pièce, non ?
Quand on se pose des questions sur nos origines, surtout dans des contextes géopolitiques compliqués, je crois qu’il est inévitable de se confronter à l’Histoire avec un grand H pour comprendre. C’était où, en quelle année ? Combien étaient-ils ? Qui a tiré sur qui ? Mais à un moment, ce n’est plus suffisant. Moi, en tout cas, j’ai réalisé que ça ne comblait pas tout. En fait, ce qui nous manque souvent, c’est l’autre, c’est la personne qui a vécu tout ça. Car on a beau se remplir la tête de dates et d’événements historiques, ce qu’on veut aussi savoir, c’est qu’est-ce qu’elle mangeait, qu’est-ce qu’elle écoutait comme musique, est-ce qu’elle était heureuse, amoureuse, est-ce qu’elle avait une maison, des ami∙es, une recette spéciale de gâteau au chocolat reçu de sa propre grand-mère ? Dans le texte, j’explore ce qu’on se transmet de génération en génération, les douleurs et les tristesses, mais aussi ce qu’on ne s’est pas transmis. Cet échec de mémoire en quelque sorte. Ça m’a rendue folle. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un échoue à se raconter ? Comment on peut passer à côté de quelqu’un à ce point ? Comment doit-on faire pour se retrouver ? Et si le récit de La femme de nulle part prend racine dans les douleurs de la guerre d’Algérie, je crois que le silence est universel. On a tous grandi avec ce que nos parents n’ont pas su nous dire.
Assumer la mise en scène représente un défi à tous les âges. Comment avez-vous travaillé avec ce texte de l’autrice, une certaine Anna Sanchez ?
Elle a été très compréhensive et une interlocutrice hors pair sur ce projet. Mais plus sérieusement, une première mise en scène, c’est très vertigineux. Je sentais que j’étais responsable que le bateau se rende à bon port. Des gens croyaient en moi et au projet et je ne voulais pas les décevoir. Ce qui peut représenter un défi dans le fait d’être à la fois autrice et metteuse en scène d’un projet, c’est qu’on n’a pas ce deuxième regard très utile à la création. Et quand il y a un problème, on doit s’occuper à la fois de la mise en scène et du texte. On est un peu plus seule même si j’avais une formidable partenaire, Mathilde Boudreau à l’assistance à la mise en scène, qui m’a permis d’avoir du recul sur certaines choses. J’ai aussi fait appel quelque fois à Isabelle Leblanc, pour avoir un regard extérieur sur l’ensemble de l’objet théâtral. Ceci dit, l’avantage de faire les deux, c’est que le texte et la mise en scène peuvent vraiment s’imbriquer et devenir un seul objet. Certaines décisions sont plus rapides à prendre car je n’ai pas besoin de consulter quelqu’un d’autre, je n’ai qu’à me consulter moi. Et quand j’ai besoin de couper dans le texte, je n’ai aucun remords. Ça, c’est très pratique. Malgré les petits défis, j’ai adoré cette expérience.
JEU avait parlé de vous trop brièvement dans son numéro « Après l’école ». En très peu de temps, vous avez déjà beaucoup accompli. Comptez-vous mettre l’accent sur l’un de vos talents en particulier, jeu, dramaturgie, mise en scène, dans les prochaines années ?
Je veux faire de la création tout simplement, peu importe la forme que ça prend. Jouer, écrire, mettre en scène encore et encore ! J’aimerais vraiment rester libre là-dedans et être à l’écoute de ce que nécessite un projet. Quelle forme ça doit prendre pour servir au mieux l’idée ? J’adore rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux artistes et j’espère que mes futurs projets le permettront. J’ai d’ailleurs rejoint la compagnie de création Théâtre Ô Parleur, que j’ai remise sur pied avec Isabelle Leblanc. On aimerait réfléchir à comment sortir des théâtres et amener la création dans nos communautés. Mon rêve serait aussi de créer des nouveaux espaces de création, où on pourrait diffuser de la culture, mais aussi se rassembler, réfléchir, créer ensemble. À suivre !
La femme de nulle part est présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 25 mars au 12 avril 2025.