Chroniques

Agenda 21C : changement de paradigme

Sans tambour ni trompette, le Ministère de la Culture vient de dévoiler les lignes directrices de l’Agenda 21 de la culture, vaste projet dont l’objectif, tel qu’énoncé dans le document officiel du Ministère, est d’ «intégrer la culture dans les politiques de développement, à tous les niveaux, afin de créer des conditions propices au développement durable». La chose, il me semble, n’a pas fait grand bruit. Quelques articles dans les journaux, mais peu de réactions. Pourtant, même si les actions concrètes qui en découleront sont encore indéfinies, il me semble que ce projet marque un important changement de paradigme dans les politiques culturelles québécoises. Pas une profonde rupture, puisque le financement public des arts et de la culture continue d’y être valorisé, mais l’Agenda 21 propose tout de même une vision nouvelle du rôle de l’État et de la société dans le développement des arts.  Et un tout nouveau vocabulaire. Ça mérite discussion.

Depuis la création en 1961 du Ministère des Affaires culturelles (aujourd’hui Ministère de la Culture, et des Communications), le Québec a favorisé, en ce qui concerne le soutien aux artistes et la valorisation de l’art, une approche assez centralisatrice. Les actions menées en ce sens par le gouvernement le sont au sein d’un même organisme ministériel et relèvent en majeure partie, depuis 1994, du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). La politique culturelle québécoise de 1992, d’ailleurs, fait du soutien aux artistes une priorité absolue, de même qu’elle témoigne d’un souci de démocratisation culturelle et insiste sur l’importance de la langue française comme assise culturelle et identitaire. Bref, une politique culturelle à la française (façon Malraux), prônant une «culture élitaire pour tous» (comme le disait Antoine Vitez), et de ce fait soutenue par un organisme gouvernemental qui s’assure d’une forte représentativité culturelle dans l’ensemble de la province et d’un certain rayonnement de la culture québécoise à l’étranger. Même si, évidemment, les moyens financiers déployés pour y arriver n’ont jamais accoté ceux de la Mère-Patrie.

Or aujourd’hui, en accord avec les principes culturels défendus par l’UNESCO, qui orchestre ce projet d’Agenda 21 à l’échelle mondiale, le Ministère de la Culture prône une intégration de la culture «aux dimensions sociale, économique et environnementale du développement durable, et qui appelle l’engagement des partenaires.»

Autrement dit, la culture n’est plus uniquement l’affaire du Ministère de la Culture. Qui sont les partenaires évoqués? Le document demeure assez flou à ce sujet, mais parle notamment d’«inclure le soutien de la présence culturelle internationale dans les planifications économiques locales et régionales.» Ou de «favoriser l’adhésion des gens d’affaires au rôle de la culture». Dans une perspective durable, c’est-à-dire en s’appuyant sur une vision à long terme, mais aussi en réfléchissant aux conséquences du développement actuel sur les générations futures et en prenant en considération l’impact du monde culturel sur toutes les autres sphères de la société.

Certes, la notion de durabilité est cruciale pour le milieu culturel. Des institutions phare, pensées pour durer et pour évoluer dans le temps, sont notamment essentielles à la bonne santé de la culture et à son développement. Mais il faudra voir de quelle manière l’intégration de la culture «aux autres dimensions du développement durable» va s’orchestrer. C’est certainement une bonne manière de favoriser la démocratisation culturelle: il faut évidemment que la culture, ou les arts, soient présents dans différents milieux sociaux pour atteindre le plus grand nombre de citoyens. Le concept de développement durable tel que le décrit l’Agenda 21 propose aussi que le développement de la culture (notons que le mot «art» y est très rarement utilisé) soit l’affaire de tous, qu’il soit en somme réfléchi et actionné par toutes les sphères de la société. Une pensée parfaitement adaptée aux défis de la diffusion de la culture.

Mais qu’en est-il du financement du travail de l’artiste? Que signifiera pour l’artiste cette vision intégratrice de la culture? Devra-t-il multiplier les demandes de financement et de partenariat avec des organismes diversifiés plutôt que de recevoir un important soutien du CALQ? N’y-a-t-il pas danger de fragiliser sa pratique en la morcelant, en l’invitant à l’adapter aux besoins et désirs de tous les «partenaires» engagés? Pas nécessairement, bien sûr. Jusqu’à maintenant, il semble surtout s’agir d’implanter des mesures diverses pour le soutien des artistes au sein de divers organismes, qu’ils soient gouvernementaux ou non. Mais l’artiste ne risque-t-il pas de se perdre dans ce décloisonnement et de rater des occasions? N’y-a-t-il pas un danger d’éloigner certains artistes des fondements de leur pratique, ou de l’intensité de leur pratique, tout écartelés qu’ils seront devant cette multiplication de mesures, dont certaines risquent fort d’être peu significatives?

Je n’en sais rien, à vrai dire. Peut-être cela contribuera-t-il plutôt à favoriser un plus grand nombre d’artistes et à répartir plus équitablement le soutien financier. Qui va y gagner? Qui va y perdre? Je n’en sais rien.

Je constate seulement un important changement de paradigme. Et il me semble que ça mérite un débat public plus important.

 

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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