Il est de bon ton de présenter le théâtre comme le lieu de tous les possibles, de tous les ébranlements. Il est plus délicat d’affirmer que le théâtre est aussi parfois – souvent, diront certains – le lieu de l’ennui. S’agit-il d’un ennui circonstanciel ? Dans ce cas, on assiste à un essai raté qu’on oubliera vite, qui sera remplacé dans la mémoire par quantité de spectacles mieux réussis. C’est un moindre mal. Mais s’il s’agissait plutôt d’un ennui persistant, généralisé, d’une véritable lassitude du spectateur, du critique, du praticien ? De l’évacuation du sens au manque d’audace, en passant par le glissement sournois entre art et divertissement, de nombreuses pistes sont explorées dans ce numéro pour nommer ce désir resté en suspens qu’est l’ennui.

Pour ouvrir le dossier, Benoît Melançon propose un tour d’horizon de la question de l’ennui, de Voltaire à Gossip Girl, puisant ses exemples tant chez les épistoliers du XVIIIe siècle que dans la psycho-pop. Gilbert Turp poursuit en abordant diverses expériences de l’ennui au théâtre : celle du « vieux désenchanté » ou du « jeune blasé », ou encore celle de l’acteur en représentation qui aimerait bien se trouver ailleurs. Suit une réflexion d’Hélène Jacques sur ce qu’elle nomme « la vapeur et la redondance » de l’esthétique trash. Au cœur de son propos : la question du sens. Dans « L’ennui au théâtre : entre subversion et standardisation », Jean-François Morissette et Julianne Racine se demandent si le théâtre peut être considéré comme un lieu de résistance contre la « frénésie médiatique et […] l’ennui qu’elle produit ». Leurs observations trouvent indéniablement des échos dans les rencontres organisées par l’ACT en 2011, dont je rends compte dans ce numéro. Pour donner la juste mesure de ces moments d’échanges entre praticiens, nous avons retenu deux textes particulièrement percutants qui y ont été lus. Christian Lapointe, dans le sien, s’attaque à l’absence d’audace formelle, tandis que Jérémie Niel, dans un pamphlet virulent, s’en prend à tout ce qui détourne l’art de ses nécessités premières. 

Ces saines prises de parole des artistes, nous avons souhaité en multiplier les occasions dans ce dossier. Éric Noël poursuit donc sa réflexion sur l’ennui, amorcée sur le blogue du CEAD en février dernier. Il décrit comme malsain le désir de l’auteur d’écrire une « bonne pièce », idée qu’évoque également Evelyne de la Chenelière dans son échange épistolaire avec Alice Ronfard. Les deux créatrices traitent, entre autres choses, d’aspirations, de doutes et de paresse artistique. Sébastien Harrisson, pour sa part, signe un texte très personnel dans lequel il avance que le théâtre doit « renouer avec sa propre adolescence ». 

Le ton se fait ensuite plus léger. Jean-François Chassay, qui fréquentait autrefois assidument les salles de théâtres, tente de cerner les causes de sa défection. Paul Lefebvre, lui, s’il voit toujours autant de pièces de théâtre, a mis au point diverses stratégies pour « survivre à un mauvais spectacle ». Fort risquées pour la réputation et la santé, elles n’engagent que la responsabilité de l’auteur…

La Carte blanche de ce numéro poursuit dans la veine du dossier. Inspirés par son animation de la dernière édition des Cochons d’or et par le texte qu’il a livré lors d’une rencontre de l’ACT, nous avons offert cette plage de liberté à Guillaume Girard, ainsi qu’à son frère, Philippe Girard, auteur de bandes dessinées. Alors que le premier s’indigne de la surabondance de spectacles plates et en dénonce crûment les causes, le second pose un regard amusé sur ce coup de gueule tout en évoquant avec à-propos la pitoyable affaire Margie Gillis-Sun News.

Ailleurs dans ces pages

L’amateur de festivals sera comblé puisque des comptes rendus des éditions 2011 du FTA, de Montréal Complètement Cirque, du Festival d’Opéra de Québec, du Zoofest et d’Avignon sont proposés dans cette livraison. Outre les habituelles réflexions critiques sur divers spectacles de Montréal et de Québec, des impressions sur l’Agamemnon de Marleau, présenté à la Comédie-Française, nous sont livrées par Christian Saint-Pierre. Michel Vaïs, de son côté, nous entraîne dans un itinéraire peu banal qui va d’un festival suédois à la Tempête de Lepage, présentée à Wendake. Il a également lu l’ouvrage de Lamberto Tassinari sur « le véritable Shakespeare » et en fait un commentaire enthousiaste. Enfin, à l’occasion des dix ans de la compagnie, Raymond Bertin dresse un intéressant portrait de Nuages en pantalon et de son directeur, Jean-Philippe Joubert. 

Mais avant de vous laisser tenter par l’un ou l’autre de ces articles, je vous invite à lire l’éditorial de Christian Saint-Pierre, consacré à l’épineux débat sur l’institution théâtrale au Québec.

Bonne lecture !

Marie-Andrée Brault

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