Critiques

Zones Théâtrales 2011 : Fenêtre sur le théâtre francophone hors métropole

La quatrième édition du Festival Zones Théâtrales se tenait à Ottawa du 12 au 17 septembre 2011. À l’occasion de cet événement bisannuel, qui a pour objectif de célébrer la création théâtrale franco-canadienne et des régions québécoises, le directeur artistique René Cormier s’en est remis bien entendu à une certaine représentativité géographique pour compléter sa programmation. Cela a donné lieu à des accueils de spectacles de l’Acadie, des Prairies, de l’Ontario, ainsi que de deux productions québécoises venues de l’extérieur de Montréal. Malgré le caractère hétéroclite des pièces présentées au Festival en 2011, elles s’inscrivent toutes dans un horizon ludique, mémoriel ou esthétique.

Espaces ludiques

Certaines des productions offertes sont focalisées autour d’une recherche de jeux scéniques – inventifs, touchants, drôles – qui ne peuvent manquer de nous faire sourire. La première d’entre elles, Mouving, (Satellite Théâtre, Acadie/HOUPPZ ! Théâtre, Strasbourg) donne toute sa signification à la notion de ludisme. Pièce presque sans parole, composée à partir de l’improvisation des comédiens dans un jeu physique aux accents clownesques, elle s’ouvre sur la rencontre de trois personnages au nez rouge à l’ombre d’un arrêt d’autobus. Leur longue attente pour cet autobus qui ne viendra jamais les amène à s’apprivoiser à travers des compétitions et des jeux comiques fort divertissants. La femme – espiègle et conciliante (Isabelle Roy) –, le petit rustre (Marc-André Charron) et le grand – obsessif compulsif et hypocondriaque (Mathieu Chouinard) – se laissent ensuite emporter dans un voyage imaginaire où toute l’inventivité des interprètes est déployée. La pièce gagne en rythme, en punch et prend des accents joyeusement fantaisistes. Au rythme de la musique et du bruitage live (Claude Fournier), les quelques boîtes bricolées qui jonchent l’espace scénique se transforment tour à tour à travers les manipulations des comédiens en voiture, en avion ou en voilier, dans une atmosphère d’une délicate poésie.

De son côté, les Trois Exils de Christian E. (Théâtre Sortie de Secours, Québec/Théâtre l’Escaouette, Moncton) se construit selon la formule « un comédien, une chaise ». Du jeu pur en quelque sorte, sans trame sonore, décor, ni vraiment d’effets d’éclairage, le tout dans une mise en scène précise, d’une construction impeccable (Philippe Soldevila). Christian Essiambre se dévoile d’une dextérité incroyable dans son interprétation des multiples personnages qui ont marqué sa vie, sautant sans effort de Tommy, sourd et muet, à la mémorable Sagouine. Il m’est difficile de m’astreindre à ne pas en dire plus sur ce spectacle, qui passe d’un exil absolument hilarant à deux autres plus touchants, et dans lequel Essiambre s’avère d’une vivacité et d’une technique impressionnantes. (Voir la critique d’Alain-Martin Richard dans Jeu 139, 2011.2, p. 14-16.)

Dans Sous l’oreiller, le Sherbrookois Patrick Quintal met en scène et en musique une série de courts contes poétiques. Nul fil conducteur n’unit les textes, sinon qu’ils ont tous été écrits par Quintal tout juste avant de poser la tête sur l’oreiller. L’objet théâtral qui en découle n’est pas non plus traversé d’un récit scénique dont on peut dégager un souci unificateur. Les tableaux se succèdent, simplement séparés de noirs. Le spectacle se présente comme un jeu pur, dans lequel les images poétiques du texte côtoient des images scéniques correspondantes et sont appuyées par des atmosphères sonores (Jacques Jobin) – bien faites, quoique parfois envahissantes. Les contes allient fabulation et jeux de mots, proposant entre autres de « battre les œufs en neige et d’attendre que la souffleuse passe ». Comme dans tout laboratoire, le spectacle comporte quelques moments brillants, mais aussi plusieurs parties longuettes ou tombant à plat. On acceptera volontiers l’inconstance de cette œuvre encore en chantier, sans pouvoir s’empêcher de souligner au passage le caractère un peu mou – non sans rappeler l’oreiller – de la facture du spectacle. Un laboratoire dont il ne nous restera que le plus pur plaisir du jeu.

Rafraîchir la mémoire

Trois des spectacles de Zones Théâtrales entretiennent un rapport intime à la mémoire, revisitant mythes personnels et événements historiques, selon une perspective où se rejoignent construction imaginaire et ancrage identitaire. Parmi ce théâtre de dramaturges, on compte la Persistance du sable de Marcel-Romain Thériault, présentée au Studio du CNA, comme l’a été Wolfe d’Emma Haché moins d’un an plus tôt – deux textes inspirés de l’expatriation forcée de centaines d’Acadiens en vue de la création du parc national Kouchibouguac. Si l’événement historique est en effet déchirant, la pièce de Haché – bercée d’une nostalgie larmoyante – offrait une image tristement folklorique de l’Acadie. Le texte de Marcel-Romain Thériault s’impose de son côté comme le point marquant de la production la Persistance du sable (Théâtre Populaire d’Acadie, Caraquet/Théâtre du Tandem, Rouyn-Noranda). Son humour intelligent, sa poésie discrète et son regard nuancé sur la pertinence de l’engagement et de l’aide humanitaire outre-mer quand « y’a des injustices en masse par icitte » – comme le dit Mérilda – font toute son acuité. La toile de fond établit, à travers la rencontre de Joyal (coopérant acadien) et de Djénéba (guérisseuse du village), un parallélisme surprenant entre l’Acadie et le Mali saharien. Le metteur en scène Philippe Lambert sait amener les comédiens à livrer une interprétation juste et vivante, dans laquelle Béatrice Picard (Mérilda) se démarque par son côté tranchant et obstiné.

Pour sa part, la Maculée de Madeleine Blais-Dahlem (Troupe du Jour, Saskatoon) est le terreau d’un riche conflit intime. Pierre (Gilles Poulin-Denis), francophone et catholique, comme sa femme Françoise (Marie-Claire Marcotte), adopte la religion anglicane et la langue anglaise dans l’espoir de tromper sa situation financière précaire et de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Françoise feint la folie, préférant être internée que de renier sa profession de foi. La pièce se joue dans une scénographie géométrique, taillée à angles droits et peinte d’un blanc immaculé (David Granger), d’un grand raffinement. À l’inverse, le jeu aurait pu être un peu plus raffiné : Marie-Claire Marcotte offre un jeu touchant, quoiqu’un peu brut, Poulin-Denis est efficace, sans offrir de véritable composition de personnage. On aurait aussi souhaité que la constellation de personnages qui entoure le couple soit dessinée à moins gros traits par la dramaturge (le psychiatre imbu de sa science, l’infirmière empathique, le preacher anglophone malhonnête) et que la conversion de Pierre, qui fait basculer toute l’action, soit moins précipitée. Le sens du dialogue et du comique de l’auteure est tout à fait indéniable, bien qu’on aurait préféré la voir employer un crayon plus fin, ce qui aurait d’autant profité au caractère touchant de sa pièce.

Que dire finalement de la Guerre au ventre (Théâtre du Nouvel-Ontario, Sudbury) ? Ce texte de Michel Ouellette a beau avoir reçu récemment le prix Michel-Tremblay et constituer l’opus final de la trilogie composée de French Town (1993) – récipiendaire du Prix du Gouverneur général – et de Requiem (1999), la production laisse perplexe. Geneviève Pineault ne parvient pas dans sa mise en scène à offrir toute la profondeur qu’on aurait pu attendre. Dans l’espace scénique, deux arbres décharnés sont plantés dans une immense butte de paillis de cèdre (stimulation olfactive non négligeable !), sur laquelle gisent bûches et arbres morts. Le ton affecté, quotidien et monotone du comédien, Karl Poirier Peterson (Martin), limite l’envol de la parole généreuse du dramaturge. L’interprétation d’une famille de plus d’une dizaine de personnages d’Annick Léger est pour sa part très habile, quoique flirtant par moments avec la caricature extérieure. On se demande pourquoi les cris de corbeau ? pourquoi ce statisme ? pourquoi ne pas offrir une vision plus lyrique et onirique à cette parole poétique fleuve ? Cette production de la Guerre au ventre ne nous restera malheureusement pas gravée dans la mémoire.

Recherches esthétiques

Quelques spectacles trouvent toute leur signification dans l’esthétique scénique qu’ils développent. Issus dans deux des trois cas de matériaux non dramatiques, ils remettent en question la notion de théâtral par des recherches formelles guidées par l’hybridité. Cela est vrai de Frères d’hiver (Théâtre la Catapulte, Ottawa), texte poétique et polyphonique de Michel Ouellette, adaptation de Joël Beddows et Marie-Claude Dicaire, mise en scène de Joël Beddows. Cet objet textuel où chaque personnage s’exprime dans un registre différent – poésie (Paul), narration à la 1re (Pierre) et 3e personne (Wendy) – pose de vrais défis de mise en scène. Si le résultat ne convainc pas parfaitement, il a certes la qualité d’être franchement inusité et désarçonnant. Ce spectacle audacieux déploie une esthétique léchée : plateau nu et blanc, stylisation des gestes, débit d’une lenteur presque désincarnée, comédiens bien souvent immobiles, prenant un air statufié entre les scènes plus mouvementées, éclairages (Guillaume Houët) et environnement sonore (Jean-Michel Ouimet) atmosphériques d’une grande beauté, projections diffuses (Phil Rose). Les comédiens Pierre Simpson (Pierre) et Alain Doom (Paul) offrent un jeu abouti, d’une grande maîtrise vocale et physique et d’une fragilité périlleuse. Lina Blais (Wendy) fait montre d’un registre beaucoup moins large, paraissant figée par l’image de la poupée de porcelaine qu’elle semble incarner.

Dans le cas d’Écume (Théâtre du Trillium, Ottawa), pièce écrite et mise en scène par Anne-Marie White, disons d’emblée : scéniquement, le show est beau. Les éclairages (Guillaume Houët) et l’environnement sonore créé live (Olivier Fairfield) composent – en collaboration avec la scénographie discrète (Josée Bergeron-Proulx) – une douce atmosphère vaporeuse. Les costumes sont réalisés de main de maître (Geneviève Couture), comme la mise en scène bien ficelée. Le bât blesse néanmoins sur d’autres plans. Joëlle Bourdon offre dans le personnage fantaisiste de la femme-poisson une interprétation sans magie, téléromanesque. Geneviève Couture (Simone) et Marc-André Charette (Momo) donnent la mesure de leur talent, bien qu’ils semblent par moments emprisonnés par leurs rôles, dont il aurait été souhaitable qu’ils dévoilent davantage de nuances. Pierre-Antoine Lafon-Simard (Émile) s’en tire pour sa part très bien, dans une interprétation comique et efficace. Ode au rêve et à l’imaginaire, le texte d’Anne-Marie White tisse, avec une poésie naïve, un univers fantaisiste qui s’avère joli dans l’ensemble, sans offrir une énorme consistance.

De son côté, l’Implorante (Théâtre la Tangente, Toronto) se définit comme un objet scénique polymorphe. Dans ce spectacle de danse-théâtre inspiré de la correspondance amoureuse des artistes sculpteurs Camille Claudel et Auguste Rodin mis en scène par Louise Naubert et Claude Guilmain, le dispositif scénique agit par moments comme un imposant écran de projection. Les lettres des deux artistes proviennent principalement de la bande sonore, comme une sorte de trame de fond qui vient soutenir les jeux scéniques. Le lourd appareillage vidéo donne lieu à de saisissantes illusions – comme lorsque la danseuse, homologue de Claudel (Sylvie Bouchard), semble littéralement prendre le métro – ou à des projections de vidéo directe déroutantes. Les segments dansés en solo et en duo avec Bernard Meney constituent certainement le point fort du spectacle. Se dévoile alors toute la richesse du monde intérieur et des états d’âme des sculpteurs. Néanmoins, on se serait volontiers passé de la projection surdimensionnée d’échanges de textos banals et autres recherches Google sur Camille Claudel au profit d’une dramaturgie plus solide, qui manquait cruellement au spectacle.

À l’issue de ce périple au cœur des univers théâtraux franco-canadiens, on aura tôt fait de constater leur multiplicité. Si on ne peut s’empêcher de relever les défaillances de certains spectacles, on se souviendra comme d’une vive richesse du vaste spectre de teintes qu’on a pu apprécier et des accents uniques qu’on a pu entendre.

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