Chroniques

2011 en rétrospective

2011: année mouvementée sur la scène politique québécoise et année du mouvement mondial des indignés. Espoirs et désillusions se sont conjugués au même temps, donnant tout de même l’impression qu’un chemin s’ouvre doucement et que de nouveaux modèles se développent, pour une meilleure répartition des richesses et pour des politiques faites «autrement». Difficile d’y croire dans le contexte actuel de montée de la droite, au milieu des cris des libertariens, mais quelque chose semble à nouveau possible. Sur la scène théâtrale, même dynamique: l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire fait craindre le pire mais les gens de théâtre continuent de rêver à de meilleures institutions et de se mêler au débat public. Je vous propose une petite rétrospective, mêlée de quelques réflexions sur les enjeux à surveiller en 2012. 

1. L’affaire Cantat

Wajdi Mouawad a été surpris par le déferlement de réactions devant sa décision de confier la musique de son spectacle Des Femmes à Bertrand Cantat, qui a crée une controverse d’une ampleur imprévisible. Va-t-on aller applaudir un meurtrier?, se sont demandés, entre autres, les médias et les abonnés du TNM (où l’on verra le spectacle en mai prochain). Et ce, sans considérer le fait que Cantat, qui a été jugé, condamné et a purgé sa peine pour le meurtre de Marie Tintrignant, a le droit de reprendre ses activités d’artiste dans une société comme la nôtre qui valorise la réhabilitation des criminels. C’était sans considérer, également, que le spectacle Des Femmes dénonce la domination masculine et permet d’aborder en filigrane la question de la réhabilitation de Cantat, d’une manière puissante et intelligente, alors que sa voix se fait l’écho de la douleur des femmes. Bref, le débat fut émotif et n’a pas volé très haut. Désolant épisode, grossièrement récupéré par le gouvernement fédéral. Cantat ne sera pas sur scène en mai prochain au TNM, et cette version du spectacle, que j’ai vue à Avignon, en souffre grandement. Pour le milieu théâtral, la controverse fut révélatrice. On a vu s’exprimer le meilleur comme le pire. D’un côté, une Lorraine Pintal défendant magnifiquement les choix artistiques de Mouawad, qui a lui-même répliqué avec panache quelques jours plus tard. De l’autre, des artistes jaloux qui ne nous ont pas montré leur plus beau visage en lançant des attaques personnelles envers Mouawad: Serge Denoncourt sur le plateau de Tout le monde en parle et Michel Monty sur le site web du journal Voir. Ce n’est sans doute pas fini: un débat à reprendre, avec davantage de recul, en mai.

2. Béton et re-béton

La Licorne nouvelle est née. Une transformation réussie, qui semble avoir comblé tout le monde, artistes, public et même les passants. On les espère attablés le plus souvent possible ensemble après les spectacles, près du long bar en inox éticelant: le lieu donne en effet le goût de s’attarder. C’est moins le cas de la Place des Arts, dont les transformations rendent le lieu plus agréable mais paraissent bien cosmétiques, au final. Soyons patients. Vaut mieux garder de l’espoir pour le Quartier des Spectacles dans son ensemble. Tout ça se développe moins vite qu’on l’aurait imaginé, mais ressemble un peu moins que prévu au Disneyland du spectacle qu’on avait toutes les raisons de craindre. Les Écuries ont également été inaugurées. Déjà installés dans les anciens locaux du Théâtre des Deux Mondes, le centre de création et de diffusion co-dirigé par sept jeunes artistes montréalais a fièrement présenté ses nouvelles installations et dévoilé un manifeste inspirant. 2011 aura aussi été l’année d’une annonce très attendue à Québec: Le Diamant, salle de spectacle de la compagnie Ex Machina de Robert Lepage, va enfin naître dans des bâtiments de la Place d’Youville, tout près du Capitole.

3. L’institution en question

Il faut que cessent l’uniformité de la pratique théâtrale au Québec et le plafonnement de la pensée artistique. Il faut donner aux artistes les moyens de leurs ambitions et de leurs capacités et permettre à tous de travailler dans le sens d’une pratique plus innovante. Ce sont les raisons pour lesquelles le milieu théâtral s’est réuni en novembre pour discuter de la création d’une charte des théâtres institutionnalisés, première étape de réalisation d’un grand rêve collectif visant à modifier les structures de nos théâtres établis, qui fonctionnent davantage comme des entreprises privées que comme des institutions dignes de ce nom. La réflexion est à poursuivre et le congrès du conseil québécois du théâtre a mis en évidence les résistances et les divergences d’opinion. Mais qui sait, le rêve deviendra peut-être bientôt réalité. Le CQT a le mérite d’avoir créé un débat que le milieu théâtral n’hésite plus à alimenter. En parallèle, Olivier Choinière posait le geste le plus subversif de l’année: un hacking du TNM avec une soixantaine de spectateurs munis de casques d’écoute, invités à vivre une représentation de L’École des Femmes en écoutant l’auteur et metteur en scène livrer une critique féroce de l’institution, laquelle serait déconnectée du présent et aveuglée par son désir de rentabilité. Virulent. Et nécessaire.

4. Politiques culturelles en mutation

Après l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire au fédéral, les artistes ont craint le pire. La défense des intérêts culturels du Canada ne figure pas à l’agenda de Stephen Harper. Et la vague orange, si petite dans l’océan conservateur, n’y changera rien. Le budget à venir ne risque que de confirmer cette vérité que tout le monde connaît déjà. Au Québec, on peut néanmoins se consoler: l’agenda 21C de la culture, dévoilé ce mois-ci, réaffirme l’importance du financement étatique de la culture. Reste à voir comment s’articuleront les nouvelles politiques d’arrimage de la culture au concept de développement durable et comment se développeront les structures d’aide aux artistes au sein des différents ministères (l’Agenda 21C prévoit décloisonner le rôle de l’État dans le développement des arts). Cela constitue un important changement de paradigme, mais fait de la culture un élément central du développement du Québec. Ça pourrait être pire.

5. Directions artistiques à surveiller

Denis Bernard a lancé sa première vraie saison à La Licorne, après avoir passé deux années à accompagner les choix du cofondateur Jean-Denis Leduc. On remarque une ouverture à la scène anglo-montréalaise (pourquoi pas) et une saison fidèle à l’esprit de La Licorne: une dramaturgie coup de poing, ancrée dans le présent et brandissant de prenants questionnements sur la violence des relations humaines. Philippe Ducros est aussi fidèle à lui-même à la barre de l’Espace Libre, ayant dévoilé une première saison à saveur politique, qui fait la part belle à différentes expérimentations. On continue de les suivre de près. En 2012: Frédéric Dubois deviendra directeur artistique du Périscope, à Québec, alors qu’à quelques rues de là, Christian Lapointe et Daniel Danis co-dirigeront avec Line Nault les productions Recto Verso et prendront donc en charge une bonne partie de la programmation de la coopérative Méduse. Mais tous les regards se tourneront à l’automne 2012 vers Brigitte Haentjens, qui présentera sa première saison à la barre du Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa. Elle succède à Wajdi Mouawad.

6. Scène internationale

Inquiétante tendance: Rodrigo Garcia et Roméo Castellucci ont éveillé à Paris et à Toulouse les foudres de groupes catholiques traditionnalistes qui n’ont pas digéré la manière dont ces artiste ont représenté le Christ. Quand l’intégrisme religieux s’attaque ainsi à la liberté de l’artiste, sans vraiment considérer la réflexion de celui-ci, on nage en plein cauchemar. C’est pire en Iran, bien sûr, où le jeune metteur en scène Vahid Rahbani, diplômé de l’école nationale de théâtre de Montréal, a vu son travail censuré par les autorités parce que deux femmes s’embrassaient sur scène. Je vous invite d’ailleurs à relire les lettres que le comédien montréalais Mani Soleymanlou lui a adressé. Plus réjouissant: Denis Marleau a été le premier metteur en scène québécois à diriger un spectacle de la Comédie Française. Une invitation prestigieuse, tout à fait digne de mention. La France raffole de Marleau; il mettra d’ailleurs en scène Les Femmes Savantes en juillet  devant la façade renaissance du Château de Grignan. 

7. Anniversaires et autres développements

Le FTA nouvelle mouture a fêté son 5e anniversaire en 2011. Bilan admirable pour ce festival essentiel, même si dans le milieu de la danse, on chuchote que le FTA ne remplit pas aussi bien son mandat que l’ancien FIND (Festival international de la nouvelle danse). Peut-être un débat à suivre dans la prochaine année… L’école nationale de théâtre, elle, célébrait ses 50 ans et a proposé, notamment, un très stimulant spectacle bilingue co-dirigé par Christian Lapointe et Chris Abrahams, En français comme en anglais it’s easy to criticize. Le Festival du JAMAIS LU, qui célébrait ses dix années d’existence, a créé une édition d’un jour à Québec. Expérience à prolonger.

Je vous souhaite à tous une très bonne année 2012!

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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