Les nouvelles technologies, les avancées scientifiques, phénomènes que l’imaginaire populaire associe généralement au sérieux aseptisé des laboratoires et à la raison méthodologique, sont-elles véritablement les parfaites antagonistes de la création artistique et de ces élans passionnés? Le travail du chercheur s’apparente pourtant à celui de l’artiste: ils sont tous deux partagés entre la solitude et la société, et leurs illuminations spontanées sont souvent le fruit de réflexions lentes et profondes.

Nous avons voulu mesurer ces idées reçues. C’est pourquoi, dans ce numéro, nous nous interrogeons sur les relations que le théâtre entretient avec les sciences et les technologies. Comment celles-ci influencent-elles aujourd’hui cet art plus que millénaire? Comment s’immiscent-elles dans la dramaturgie par le biais des intuitions ou des projections de certains auteurs? Comment les artistes contemporains s’approprient-ils les nouvelles technologies, celles, entre autres, de l’information et des communications, et quel est l’impact de celles-ci sur la réception des œuvres? Car, en fait, des cothurnes antiques à l’éclairage électrique, en passant par les pièces à machines du XVIIe siècle, les techniques de toutes sortes n’ont-elles pas toujours fait partie intégrante des arts du spectacle ou, du moins, rapidement intégrées par eux? Qu’en est-il, par ailleurs, du théâtre de science-fiction, genre qui paraît le plus à même de faire parler la science et la technologie en concomitance? En fait, nous constatons à travers les expériences multiples présentées dans ce dossier que les rapports que le théâtre a développés avec les sciences ou les technologies sont rarement négatifs, mais contribuent plutôt à son émancipation et à préciser sa connaissance de l’être humain.

Dans un premier temps, Hervé Guay nous explique comment la technologie peut modifier la relation que le spectateur entretient avec le spectacle. Reprenant d’une certaine manière cette question au vol, Maria Stasinopoulou s’intéresse pour sa part aux effets des manipulations sonores sur la réception: renforcent-ils les aspects visuels, agissent-ils sur la présence des acteurs? Le psychanalyste Serge Tisseron pose quant à lui la question de la virtualisation des rapports humains et de sa propension à nous rendre tous acteurs. Un constat qui recoupe en quelque sorte les impressions découlant du travail de remise en question de l’acteur effectué par Sebastian Samur à l’aide d’avatars matériels et virtuels. La technologie n’est donc pas qu’une indésirable dont le théâtre devrait se méfier. De manière générale, elle le transforme, lui permettant de rester en phase avec son époque, et ce, non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle. 

Il en va de même pour les sciences. Jean-François Chassay le montre en analysant un texte audacieux, inspiré par les découvertes de Darwin et issu de la collaboration entre un homme de théâtre, Jean-François Peyret, et le neurobiologiste Alain Prochiantz. La science et ses hypothèses parfois déroutantes, comme peuvent s’avérer l’être pour le néophyte les théories de la physique quantique, inspirent par ailleurs, Philippe Couture nous en rend compte, une génération de dramaturges espagnols. Cette approche, qui tient parfois du fantasme, structure une nouvelle vision du monde. La distance nécessaire à l’observation critique est ainsi réalisée grâce à l’invention d’un univers parallèle ou carrément futuriste. C’est entre autres ce que suggère le portrait que Catherine Bourassa Gaudreault trace d’un genre rare et méconnu, le théâtre de science-fiction.

De son côté, Yannick Legault explique comment les intuitions artistiques, notamment en ce qui concerne l’impact de la visualisation sur le jeu de l’acteur, peuvent se voir confirmées par le développement des recherches médicales. Enfin, lors d’une Entrée libre de Jeu, Michel Vaïs a directement posé la question à trois praticiens québécois, soit Marc Beaupré, Stéphane Gladyszewski et Denise Guilbault: «Sciences et technologies servent-elles ou trahissent-elles le théâtre?» Partagées entre un attachement à des formes traditionnelles et une fascination pour l’amplification technologique, leurs réponses nous incitent à réfléchir à notre propre définition du théâtre.

En complément, nous avons donné Carte blanche à l’acteur et concepteur sonore Éric Forget. Dans les pages de la revue, il se penche sur sa méthode de travail, puis, faisant écho à ce court texte, il rend disponible sur notre site Internet des extraits sonores tirés des productions auxquelles il a participé.

Aussi dans ce numéro

En lien avec le thème du dossier, signalons parmi les comptes rendus critiques celui que Raymond Bertin signe au sujet de Contre le temps de Geneviève Billette, de même que celui d’Alain-Martin Richard portant sur l’Enfant matière de Larry Tremblay. Sous la rubrique Enjeux, nous publions un texte coup de gueule de l’auteur Philippe Ducros. Parti pris politique émis en janvier 2011, donc bien avant les grèves étudiantes et les élections fédérale et provinciale, il n’en est pas moins d’une criante actualité. De son côté, Michel Vaïs revient sur la croisade menée par l’essayiste Lamberto Tassinari pour faire reconnaître John Florio comme l’homme derrière Shakespeare. Dans une entrevue avec les trois cofondateurs de cette compagnie de Québec, Josianne Desloges souligne le 15e anniversaire du Théâtre des Fonds de Tiroirs. Patricia Belzil, Daphné Bathalon et Michel Bélair relèvent, quant à eux, les spectacles marquants de la dernière édition de Petits bonheurs et de Méli’môme, deux festivals – l’un  québécois, l’autre français — de théâtre réservés aux tout-petits. Outre la critique de Kiss and Cry (NanoDanses) par Guylaine Massoutre, les amateurs de danse pourront lire une analyse inspirée de l’approche chorégraphique de Pina Bausch, par Mylène Joly. Enfin, la journaliste française Cathy Blisson s’intéresse à la réception positive de spectacles québécois récents en France.

Bonne lecture!

Étienne Bourdages

 

LE SOMMAIRE COMPLET

 

ÉDITORIAL

Levons-nous tous ! Christian Saint-Pierre

 

REGARDS CRITIQUES

Credo des profondeurs. Croire au mal Marie-Andrée Brault

Combat pour un nouveau monde. Contre le temps Raymond Bertin

Une culture de la dissidence. Moi, dans les ruines rouges du siècle Louis-Dominique Lavigne

Souvenirs du pays des mots gelés. L’Invention du chauffage central en Nouvelle-France Marie-Christiane Hellot

Manipulations identitaires. L’Enfant matière Alain-Martin Richard

Héroïne pure laine. Annette Emilie Jobin

L’ultime pas de deux de Simone et Jean. Une vie pour deux… Maria Stasinopoulou

Une tragédie pour notre temps. Orphelins Alexandre Cadieux

Contre-la-montre amoureux. Midsummer (une pièce et neuf chansons) Daphné Bathalon 

L’organisation de l’enthousiasme. Capital confiance Ianik Marcil

Un théâtre politique renouvelé. La Persistance du sable Louis-Dominique Lavigne

Trois coups d’un Ducharme. HA ha !…, Ines Pérée et Inat Tendu et l’Océantume Raymond Bertin

De l’incontournable fatalité. Jocaste reine Alain-Martin Richard

Immortel Shakespeare. L’Histoire du roi Lear Louise Vigeant

Dépoussiérer les classiques: la saison 2011-2012 de l’Opéra de Montréal Lucie Renaud

 

ENJEUX

Les tableaux de chambres de motel…: Où étions-nous quand nos soldats défonçaient la chambre des enfants?  Philippe Ducros

Tout est encore possible Christian Saint-Pierre

Le point sur Shakespeare et Florio Michel Vaïs

 

DOSSIER : Sciences et technologies

Technologies et spectateur : observations diverses Hervé Guay

Ludisme sonore et présence de l’acteur Maria Stasinopoulou

Du virtuel psychique au virtuel numérique, ou Comment le Web 2.0 nous rend tous acteurs Serge Tisseron

Mensonge d’acteur, jeu de robot Sebastian Samur

Bricolage de haut vol Jean-François Chassay

La science fantasmée: le théâtre quantique dans la dramaturgie espagnole Philippe Couture

Le théâtre de science-fiction d’après Ralph Willingham Catherine Bourassa Gaudreault 

La mimesis partagée Yannick Legault

Sciences et technologies servent-elles ou trahissent-elles le théâtre? – Les Entrées libres de Jeu Michel Vaïs

 

CARTE BLANCHE

L’actant sonore Éric Forget

 

PROFILS

Allier le bâtard et le sublime – le Théâtre des Fonds de Tiroirs : 15 ans Josianne Desloges

 

FESTIVALS

Petites formes pour tout-petits : Petits bonheurs 2012 Patricia Belzil/Daphné Bathalon

Privilégier l’audace: Méli’môme 2012 Michel Bélair

 

DANSE

Quand le spectacle tient à un doigt. Kiss & Cry (NanoDanses) Guylaine Massoutre

L’approche chorégraphique de Pina Bausch: d’une esthétique de la mémoire à une éthique de la création Mylène Joly

 

AILLEURS

Comment les artistes québécois ont conquis Paris Cathy Blisson

 

 

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