Normal Desires Danse-Cité

Chaque jour, des créateurs et des spectateurs osent franchir le mur des langues. Si bien que, par endroits, le mur commence à se lézarder. À force d’être escaladé, percé, ébranlé, il finira bien par tomber. À quand la chute du mur des langues, une bonne fois pour toutes?

Nous avions le sentiment que les artistes et les publics tentaient de plus en plus couramment d’abolir les frontières linguistiques au théâtre. Celles qui séparent les créateurs. Celles qui divisent les spectateurs. Celles qui éloignent les communautés, les cultures, les philosophies et les imaginaires, mais aussi les méthodes, les esthétiques et les talents. C’est ce qui nous a incités à consacrer un dossier à la cohabitation des langues sur les scènes de théâtre. Vous constaterez qu’il est essentiellement question du Québec et du Canada, et plus précisément des rapprochements entre le français et l’anglais, mais nous nous sommes assurés de jeter aussi un œil sur des pratiques étrangères et de procéder à une incursion du côté de la danse et du cirque.

Nous savions le sujet épineux, délicat, intrinsèquement identitaire, donc propre aux débats et parfois même aux affrontements. Nous supposions surtout que le territoire était riche, estimant que les relations entre les communautés linguistiques se modifiaient profondément et que la scène commençait à en rendre compte de façon significative. Nous avons découvert des croisements, des hybridations, de fertiles rencontres entre deux ou plusieurs langues. Au passage, nous avons aussi mis le doigt sur quelques entrechoquements et, il faut bien l’admettre, une ou deux preuves d’immobilisme.

Au Québec et au Canada

Nous signons en ouverture du numéro un éditorial dans lequel nous nous demandons si un véritable théâtre bilingue fera un jour son apparition dans la métropole. Hervé Guay ouvre ensuite notre dossier en posant un regard historique éclairant sur le multilinguisme dans le théâtre québécois. En octobre 2011, pour la première fois en 50 ans, l’École nationale de théâtre a présenté une production bilingue, En français comme en anglais, it’s easy to criticize, librement inspirée de l’œuvre de Jacob Wren et réunissant sur une même scène les finissants de ses deux sections, française et anglaise. Christian Lapointe revient sur les étapes parfois houleuses qui ont mené à la création de ce spectacle, cosigné par Chris Abraham. Philippe Couture se penche ensuite sur les démarches aussi multilingues que multidisciplinaires de Catherine Bourgeois, Annabel Soutar et Jacob Wren.

Denis Bernard, le nouveau directeur artistique de la Licorne, expose à Christian Saint-Pierre les moyens qu’il prend pour aller à la rencontre des anglophones du Québec et du Canada. C’est justement l’une des heureuses expériences qui se sont déroulées à la Licorne, la présentation du solo de Johanna Nutter, My Pregnant Brother/Mon frère est enceinte, en anglais et en français, qui fait ensuite l’objet d’un compte rendu signé Patricia Belzil. L’article suivant est un entretien réalisé par Christian Saint-Pierre avec Harry Standjofski et Guillaume Tremblay, deux créateurs bilingues qui ont collaboré à la naissance d’un spectacle inspiré d’un récit de Patrice Desbiens qui met justement en relief une expérience de dualité linguistique, l’Homme invisible/The Invisible Man. On trouve ensuite, sous la plume de Lucie Renaud, la critique de la plus récente production du Talisman Theatre, The Medea Effect de Suzie Bastien. Rappelons que la compagnie se consacre à faire découvrir la dramaturgie francophone du Québec dans la langue de Shakespeare.

Nicole Nolette se penche sur deux cas d’espèce, le Djibou/Dark Owl et Elephant Wake, deux textes dont les multiples incarnations traduisent, c’est le cas de le dire, la richesse de l’hétérolinguisme (qui correspond à l’usage de langues étrangères ou de variétés linguistiques sociales, régionales ou historiques) au théâtre. Dans le même ordre d’idées, Louise Ladouceur développe ensuite l’éclairante notion de bilinguisme ludique, en puisant des exemples sur les scènes francophones de l’ouest du pays.

Ailleurs et autrement

Ce n’est pas d’hier que le théâtre de l’Italien Eugenio Barba, dans une perspective semblable à celle de Peter Brook, entrelace les langues et les cultures. Cyrielle Dodet nous offre un éloquent compte rendu de la plus récente création du directeur de l’Odin Teatret, la Vie chronique. Impossible pour nous de contourner la cohabitation des langues en Belgique et encore moins le travail de Jan Lauwers, car ce créateur flamand prend un malin plaisir à donner naissance à des spectacles qui non seulement sont multilingues, mais qui voyagent aussi dans le monde entier en se jouant avec superbe des frontières entre les langues. Nous ne sommes pas peu fiers de publier un dialogue entre le directeur de Needcompany et Emmanuel Schwartz. Rappelons que le comédien, auteur et metteur en scène québécois, né d’une mère francophone et d’un père anglophone, est de la distribution de la plus récente réalisation de Lauwers, Place du marché 76, qu’on souhaite ardemment voir à Montréal. Juste après, Catherine Girardin expose la manière dont les univers culturels et linguistiques sont en continuelle communication dans les œuvres du créateur établi à Bruxelles.

Dans un texte critique en même temps que rempli d’espoir, la chorégraphe Mélanie Demers s’attaque au mythe selon lequel la danse est universelle. Finalement, Françoise Boudreault se penche sur les 7 doigts de la main, collectif circassien dont le parcours, récent et pourtant d’une richesse déjà étonnante, porte les traces du multilinguisme.

Aussi dans ce numéro

Vous trouverez aussi dans ce numéro, en plus des regards critiques, le fruit d’une enquête menée par Pascal Brullemans sur la présence de l’auteur en salle de répétition. Ayant lui-même goûté à ce genre de collaboration avec le metteur en scène Eric Jean, Brullemans interroge Étienne Lepage, David Paquet et Pascal Chevarie, qui ont vécu récemment des expériences comparables. Pour sa part, Anne-Marie Cousineau se porte à la défense de la fonction de dramaturge, qu’elle a endossée à quelques reprises avec le plus grand bonheur. Lucie Renaud vient clore ces Profils avec un portrait du Moulin à Musique, compagnie jeunes publics qui fait la part belle à la musique depuis 30 ans.

Sous la rubrique Enjeux, Sylvain Bélanger, nouveau directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui, s’en prend à l’industrie culturelle dans un texte ardent qu’il a écrit il y a plus d’un an pour une rencontre de l’Association des compagnies de théâtre. L’auteur Guillaume Corbeil nous offre un bref monologue humoristique qu’il a lui-même livré lors du lancement de la saison 2012-2013 de Carte Premières et dans lequel il met en scène un créateur plus enclin à trouver du financement pour son projet qu’à en creuser la signification. Dans un texte lu à Tunis en janvier 2012, l’éditeur et consultant culturel Émile Lansman donne quelques recommandations éclairantes à ceux qui devront construire en Tunisie ce que nous pourrions appeler un théâtre postrévolutionnaire. Georges Banu pose quant à lui un regard historique fascinant sur la présence du corps travesti au théâtre.

Cette fois, c’est à Marc Boivin que nous avons offert notre Carte blanche. Le danseur et chorégraphe aborde son métier, sa posture d’artiste, en s’aventurant avec beaucoup de sensibilité, vous le verrez, du côté des mots. Toujours en danse, on pourra revoir les moments marquants de l’hiver et du printemps 2012 à travers le regard averti de Guylaine Massoutre. Enfin, le numéro se referme sur le compte rendu, par Michel Vaïs, d’un ouvrage intitulé De l’acteur vedette au théâtre de festival. Histoire des pratiques scéniques montréalaises. 1940-1980. Le livre de notre collaborateur Sylvain Schryburt traduit à la fois rigueur et passion pour le patrimoine.

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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