Critiques

Des couteaux dans les poules : Le pouvoir des mots

Après le percutant et déstabilisant Blackbird (en 2009, repris en 2011), le Groupe de la Veillée nous fait découvrir une autre pièce de l’Écossais David Harrower, la première qu’il ait écrite, celle qui le projeta rapidement sur le devant de la scène internationale.  

Des couteaux dans les poules, ici mis en scène par Catherine Vidal, est un étrange conte initiatique qui nous transporte dans une campagne austère et archaïque, au temps des superstitions et du travail de la terre. 

La jeune femme (Isabelle Roy) est certes travaillante, mais elle ne se contente pas de sa vie de labeur, et fait preuve à l’égard du monde qui l’entoure d’une insatiable curiosité, cherchant à comprendre et à nommer ses découvertes quotidiennes. Un besoin qui laisse de marbre son époux (Stéphane Jacques), le laboureur qu’on surnomme petit cheval William en raison de l’affection qu’il voue à ses chevaux : pour lui, peu importe qu’elle soit claire ou noire, une flaque est une flaque, et il n’y a pas lieu de chercher plus loin.

Autant dire que bien des interrogations de la jeune femme restent sans réponse jusqu’au jour où, ayant du grain à moudre, elle fait la connaissance du meunier (Jean-François Casabonne), cet homme que tout le village déteste, lui qui prend pour salaire une part de la récolte. Bien qu’elle ait été avisée par son époux qu’elle se devait de le haïr aussi (« chaque os de ton corps, haine, c’est une coutume au village » lui dira-t-elle), la jeune femme baisse peu à peu sa garde, intriguée et déstabilisée par cet homme qui possède un stylo (elle ne sait pas ce que c’est) et passe des heures à coucher sur le papier ce qu’il voit et ce qu’il vit. Bientôt, sa soif de connaissance se mêle de désir, et la jeune femme prend le meunier pour amant, se débarrassant du mari au passage. 

Écrite dans une langue écorchée (traduite par Jérôme Hankins) dont les pronoms et les articles sont absents, d’une construction déconcertante, elliptique, la pièce de Harrower possède une part de mystère et ne peut être réduite à une sordide histoire de meurtre et d’adultère. La mort de l’époux a ainsi une valeur symbolique, car, avec la capacité de nommer vient la connaissance de soi. La jeune femme, s’éveillant progressivement au langage, est finalement en mesure de prendre véritablement conscience d’elle-même, de voir ce qui lui était auparavant invisible, et de s’affranchir de l’influence de son époux, comme elle saura, sans doute, mettre un terme à celle du meunier. On peut également voir dans la pièce le symbole de la modernité en marche, où la connaissance permettra d’annihiler l’obscurantisme. L’auteur le dit lui-même : le théâtre est « une exploration sans fin ». Ainsi refuse-t-il de prendre le spectateur par la main et laisse-t-il une grande place au cheminement personnel et à l’interprétation. 

Catherine Vidal, dont le talent nous avait déjà séduits à plusieurs reprises, particulièrement dans Le Grand Cahier et dans Robin et Marion, est fidèle à elle-même : précise et inventive, capable de mettre remarquablement en valeur le texte et ses dessous. Avec des fumigènes, des sons semblant tout droit sortis des entrailles de la terre, de la poussière et de la boue, elle crée un univers sombre, mystérieux et charnel. La lumière y joue un rôle essentiel et il convient de saluer le magnifique travail d’Alexandre Pilon-Guay. Quant aux comédiens, ils sont tous les trois irréprochables.

 

Des couteaux dans les poules
De David Harrower
Mise en scène par Catherine Vidal
Au Théâtre Prospero jusqu’au 23 mars 2013

 

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