Critiques

Les chemins qui marchent : L’eau, filtre de la mémoire

Pour le deuxième volet de leur trilogie portant sur «l’histoire révélée du Canada français», les deux têtes pensantes du Nouveau Théâtre expérimental, Alexis Martin, l’auteur et Daniel Brière, le metteur en scène, ont choisi le thème de l’eau: la pluie, évidemment, qui tombe en rideau de chaque côté de la scène, mais surtout les fleuves et rivières, premiers chemins de la Nouvelle-France,  ceux qu’on harnache pour en faire de l’électricité, qu’on purifie pour boire. Comme dans le cas de leur premier opus –  avec   moins de cohérence cependant −, ce voyage agité qui nous fait suivre le St-Laurent, la St-Maurice, la Manicouagan, jusqu’au Mississipi, qui nous amène pêcher au-dessus du barrage Daniel-Johnson et descendre dans la station d’épuration de Montréal, est aussi un retour dans le temps.

Les compères ont en effet entrepris de lutter contre la force d’inertie de l’oubli en nous racontant à leur manière –instructive et ludique- près de 400 ans de notre histoire. C’est ainsi que nous rencontrerons de nouveau Champlain (cette fois-ci en conversation avec un…chien), Louis Jolliet fumant le calumet de la paix, nous rirons du vaniteux Frontenac donnant un cours de Common Law aux chefs des cinq nations iroquoises. Nous aurons même droit à «la tête à Papineau» ou plutôt à son reflet dans l’eau, qui, clin d’œil du facétieux Brière, est justement celle du comédien François Papineau… Mais l’aventure n’est pas que linéaire, et les héros ne sortent pas tous des manuels d’histoire : un peu perdus parfois dans d’innombrables allers et retours, nous auront visité, trois fois plutôt qu’une, les égouts de Montréal, en compagnie d’un ingénieur un peu dépressif et de son collègue chinois (car, comme on le sait, Cavelier de la Salle, cherchant la Chine, a trouvé Lachine!); nous aurons vécu en direct le naufrage (une scène particulièrement réussie) d’une goélette près de l’île d’Anticosti, assisté ou presque à l’inauguration du barrage Daniel-Johnson et pleuré au  mélodrame d’amour d’un séduisant draveur et d’une jolie Anglaise.

 Comme unique décor de ces péripéties, le même cube de plexiglas que pour le premier volet, avec son poêle,  signe qu’il s’agit bien d’une seule œuvre en trois parties. Planté au milieu des deux estrades de spectateurs, il est entouré de canaux sur lesquels les personnages canoteront, marcheront, lutteront. Dans le plancher, une seule entrée par laquelle passent avec adresse les neuf comédiens, sans compter les instruments de musique, les perches et les micros. Et les changements de costumes se font le plus souvent à vue, comme c’est la norme au NTE.

Tout ça, en chansons, en français, en anglais ou en innu : les jolies mélodies –solos, duos, trios, chœurs− d’Anthony Rozankovic sont si omniprésentes qu’on pourrait presque parler de comédie musicale. La pureté stylistique n’est pas, on le sait, le propos des artisans du NTE : ils veulent nous divertir en nous instruisant, but ambitieux et risqué. Ils nous ramènent ainsi quelques réjouissantes têtes de Turcs, comme les «robes noires» et leur horreur du corps, les patrons anglais et leur morgue, mais ne peuvent résister quelquefois à nous donner la farce, comme le Frontenac de François Papineau qui s’en donne à cœur joie pour distraire la galerie. Si ce dernier domine la distribution, les huit autres comédiens ne sont pas en reste, chantant, ramant, se démultipliant en une cinquantaine de personnages.

Les thèmes qui relient les sketchs sont pourtant très sérieux. Certains étaient déjà présents dans la première partie, comme l’opposition entre les modes de vie traditionnels et les progrès techniques. Plus centrale encore, l’influence de la culture autochtone sur l’identité et l’imaginaire québécois. Le titre même de la pièce vient du nom donné aux rivières par le peuple innu dont on entendra d’ailleurs la langue.  Mais le  motif principal reste celui de l’eau, filtre qui laisse passer la mémoire, et dont la métaphore centrale, un peu trop récurrente mais prégnante, est la fameuse usine d’épuration où la pièce commence et où elle finit, sur cette lamentation de l’ingénieur, justement prénommé François : «Ma mémoire se dilue». Bilan ironique pour une nation dont la devise est: «Je me souviens».

 

Les chemins qui marchent
Texte d’Alexis Martin/ Mise en scène de Daniel Brière
Une production du Nouveau Théâtre expérimental

Présentée à l’Espace libre du 26 février au 28 mars 2013

 

 

 

Marie-Christiane Hellot

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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