Critiques

Les Hivers de grâce : La belle saison

En hommage au 150e anniversaire du décès du philosophe américain Henry David Thoreau, Denis Lavalou a plongé dans l’univers de l’auteur en articulant une série de lectures théâtralisées autour des saisons.

Dans Les Hivers de grâce, il nous fait découvrir le transcendantaliste à Walden Pound, lieu d’un calme exceptionnel, en marge aujourd’hui encore de cette civilisation échevelée devenue la nôtre. Le penseur s’y est installé dans une modeste cabane pendant deux ans, y réfléchissant aussi bien à l’écologie, au développement durable, qu’à la nécessité de choisir la désobéissance civile pour faire évoluer les choses, autant de sujets brûlants d’actualité, un an après le Printemps érable, alors que notre société refuse toujours de voir plus loin que les manifestations.

Thoreau nous y est présenté sous trois visages: l’amoureux de la nature, l’homme en quête de spiritualité, tous deux contemplatifs par essence, et le penseur politique, qui s’emballe, se désole, n’hésite pas à haranguer. Jean-François Blanchard, Marcel Pomerlo et Denis Lavalou lui-même, chacun arborant une veste aux couleurs complémentaires dans les tons de terre, mais un même foulard vert forêt, qu’ils nouent et dénouent au gré des scènes, conversent, parfois en trio, parfois en duo. À d’autres moments, deux d’entre eux deviennent simples témoins des propos de l’autre. Trois parties indissociables d’un tout, trois déclinaisons d’une articulation de la pensée, trois échos d’un même instant qui se démultiplie, trois timbres distincts qui se superposent en un contrepoint souvent très musical.

Les saisons se suivent, mais ne se ressemblent jamais entièrement, rythmées par l’évocation d’une nature en constante mutation, superbement prolongée par les éclairages toujours subtils de Stéphane Ménigot, les projections qui respirent pratiquement devant nos yeux de Frédéric Saint-Hilaire et une trame sonore efficace d’Éric Forget, qui intègre des plages atmosphériques de Goldmund et de John Cage (Un clin d’œil au «Thoreau» de la Concord Sonata de Charles Ives aurait d’ailleurs été intéressant ici.) et certains éléments organiques, notamment le souffle du vent. Au fil des scènes, Thoreau évoquera aussi bien les blessures d’amitié (après sa brouille avec Emerson), la douleur de perdre un être cher (Margaret Fuller, décédée lors du naufrage du bateau qui la ramenait en Amérique avec sa famille), ses démêlés avec la justice américaine (alors qu’il refuse de payer ses impôts pendant six ans), que la simple nécessité de dire, de transmettre. «Écris pendant que le feu brûle en toi.»

La scénographie de Cédric Lord, en apparence dépouillée, se lit comme un hommage presque révérend à Walden Pound, le plan incliné allant jusqu’à reprendre l’angle et la couleur du sable de la courte grève du lieu. Ceux qui fréquentent Thoreau (dont je suis) auront l’impression de voir s’incarner des pages aimées, accepteront sans hésiter la dilatation du temps proposée par Lavalou, entendront autrement le grain de cette voix si particulière, nécessaire. «Vendez vos habits, mais gardez vos pensées.» Souhaitons que d’autres y soient sensibles.

Les Hivers de grâce

Texte et mise en scène: Denis Lavalou, d’après les écrits de Henry David Thoreau. Une production du Théâtre Complice. À l’Usine C jusqu’au 16 mars 2013.

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